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Cahier de l'élève -Littérature

Le Loup et le Chien

Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
"Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse."
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
"Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor."
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

Jean de la Fontaine
Fables - Livre I

La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf

Une Grenouille vit un Boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,
Pour égaler l'animal en grosseur,
Disant : "Regardez bien, ma soeur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?
- Nenni. - M'y voici donc ? - Point du tout. - M'y voilà ?
- Vous n'en approchez point.". La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
Jean de la Fontaine
Fables - Livre I

Le Corbeau et le Renard

Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l'odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
"Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois."
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s'en saisit, et dit : "Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute."
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Jean de la Fontaine
Fables - Livre I

La Cigale et la Fourmi

La Cigale, ayant chanté
Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
"Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'Août, foi d'animal,
Intérêt et principal."
La Fourmi n'est pas prêteuse :
C'est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
- Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
- Vous chantiez ? j'en suis fort aise.
Eh bien! dansez maintenant.
Jean de la Fontaine
Fables - Livre I

Texte intégral - Le Médecin Malgrè Lui de Molière - Acte 3

<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">< Acte 2</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="790-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="791-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="794-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="body">
<h4>
Acte III</h4>
<br />
<h5>
Scène I</h5>
<p>
<em>Sganarelle, Léandre</em><br />
<br />
Léandre<br />
Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire ; et comme le père ne m'a guère vu, ce changement d'habit et de perruque est assez capable, je crois, de me déguiser à ses yeux.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Sans doute.<br />
<br />
Léandre<br />
Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de médecine, pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire : il suffit de l'habit, et je n'en sais pas plus que vous.<br />
<br />
Léandre<br />
Comment ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Diable emporte si j'entends rien en médecine ! Vous êtes honnête homme, et je veux bien me confier à vous, comme vous vous confiez à moi.</p>
<p>
Léandre<br />
Quoi ? vous n'êtes pas effectivement...<br />
<br />
Sganarelle<br />
Non, vous dis-je : ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m'étois jamais mêlé d'être si savant que cela ; et toutes mes études n'ont été que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur est venue ; mais quand j'ai vu qu'à toute force ils vouloient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'être, aux dépens de qui il appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me croire habile homme. On me vient chercher de tous les côtés ; et si les choses vont toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir, toute ma vie, à la médecine. Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous ; car, soi, qu'on fasse bien ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé de même sorte :<br />
la méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos ; et nous taillons, comme il nous plaît, sur l'étoffe où nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir qu'il n'en paye les pots cassés ; mais ici l'on peut gâter un homme sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous ; et c'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde ; et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a tué.</p>
<p>
Léandre<br />
Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière.<br />
<br />
Sganarelle, voyant des hommes qui viennent vers lui.<br />
Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. Allez toujours m'attendre auprès du logis de votre maîtresse.</p>
<h5>
Scène II</h5>
<p>
<br />
<em>Thibaut, Perrin, Sganarelle</em><br />
<br />
Thibaut<br />
Monsieu, je venons vous charcher, mon fils Perrin et moi.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Qu'y a-t-il ?<br />
<br />
Thibaut<br />
Sa pauvre mère, qui a nom Parette, est dans un lit, malade, il y a six mois.<br />
<br />
Sganarelle, tendant la main, comme pour recevoir de l'argent.<br />
Que voulez-vous que j'y fasse ?<br />
<br />
Thibaut<br />
Je voudrions, Monsieu, que vous nous baillissiez quelque petite drôlerie pour la garir.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade.<br />
<br />
Thibaut<br />
Alle est malade d'hypocrisie, Monsieu.<br />
<br />
Sganarelle<br />
D'hypocrisie ?</p>
<p>
Thibaut<br />
Oui, c'est-à-dire qu'alle est enflée par tout ; et l'an dit que c'est quantité de sériosités qu'alle a dans le corps, et que son foie, son ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du sang, ne fait plus que de l'iau. Alle a, de deux jours l'un, la fièvre quotiguenne, avec des lassitules et des douleurs dans les mufles des jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prêts à l'étouffer ; et par fois il lui prend des syncoles et des conversions, que je crayons qu'alle est passée. J'avons dans notre village un apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sai combien d'histoires ; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons écus en lavements, ne v's en déplaise, en apostumes qu'on li a fait prendre, en infections de jacinthe, et en portions cordales. Mais tout ça, comme dit l'autre, n'a été que de l'onguent miton mitaine. Il veloit li bailler d'eune certaine drogue que l'on appelle du vin amétile ; mais j'ai-s-eu peur, franchement, que ça l'envoyît à patres ; et l'an dit que ces gros médecins tuont je ne sai combien de monde avec cette invention-là.<br />
<br />
Sganarelle, tendant toujours la main et la branlant, comme pour signe qu'il demande de l'argent.<br />
Venons au fait, mon ami, venons au fait.<br />
<br />
Thibaut<br />
Le fait est, Monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il faut que je fassions.</p>
<p>
Sganarelle<br />
Je ne vous entends point du tout.<br />
<br />
Perrin<br />
Monsieu, ma mère est malade ; et velà deux écus que je vous apportons pour nous bailler queuque remède.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ah ! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, qui s'explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la fièvre, avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des syncopes et des convulsions, c'est-à-dire des évanouissements ?<br />
<br />
Perrin<br />
Eh ! oui, Monsieu, c'est justement ça.<br />
<br />
Sganarelle<br />
J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui' ne sait ce qu'il dit. Maintenant vous me demandez un remède ?<br />
<br />
Perrin<br />
Oui, Monsieu.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Un remède pour la guérir ?</p>
<p>
Perrin<br />
C'est comme je l'entendons.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tenez, voilà un morceau de formage qu'il faut que vous lui fassiez prendre.<br />
<br />
Perrin<br />
Du fromage, Monsieu ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Oui, c'est un formage préparé, où il entre de l'or, du coral, et des perles, et quantité d'autres choses précieuses.<br />
<br />
Perrin<br />
Monsieu, je vous sommes bien obligés ; et j'allons li faire prendre ça tout à l'heure.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que vous pourrez.</p>
<h5>
Scène III</h5>
<p>
<br />
<em>Jacqueline, Sganarelle, Lucas</em><br />
<br />
Sganarelle<br />
Voici la belle Nourrice. Ah ! Nourrice de mon coeur, je suis ravi de cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse, et le séné qui purgent toute la mélancolie de mon âme.<br />
<br />
Jacqueline<br />
Par ma figué ! Monsieu le Médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je n'entends rien à tout votre latin.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Devenez malade, Nourrice, je vous prie ; devenez malade, pour l'amour de moi : j'aurois toutes les joies du monde de vous guérir.<br />
<br />
Jacqueline<br />
Je sis votte sarvante : j'aime bian mieux qu'an ne me guérisse pas.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Que je vous plains, belle Nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux comme celui que vous avez !<br />
<br />
Jacqueline<br />
Que velez-vous, Monsieu ? c'est pour la pénitence de mes fautes ; et là où la chèvre est liée, il faut bian qu'alle y broute.</p>
<p>
Sganarelle<br />
Comment ? un rustre comme cela ! un homme qui vous observe toujours, et ne veut pas que personne vous parle !<br />
<br />
Jacqueline<br />
Hélas ! vous n'avez rien vu encore, et ce n'est qu'un petit échantillon de sa mauvaise humeur.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Est-il possible ? et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter une personne comme vous ? Ah ! que j'en sais, belle Nourrice, et qui ne sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons ! Pourquoi faut-il qu'une personne si bien faite soit tombée en de telles mains, et qu'un franc animal, un brutal, un stupide, un sot... ? Pardonnez-moi, Nourrice, si je parle ainsi de votre mari.<br />
<br />
Jacqueline<br />
Eh ! Monsieu, je sai bien qu'il mérite tous ces noms-là.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Oui, sans doute, Nourrice, il les mérité ; et il mériteroit encore que vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons qu'il a.<br />
<br />
Jacqueline<br />
Il est bien vrai que si je n'avois devant les yeux que son intérêt, il pourroit m'obliger à queuque étrange chose.</p>
<p>
Sganarelle<br />
Ma foi ! vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un. C'est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela ; et si j'étois assez heureux, belle Nourrice, pour être choisi pour...<br />
(En cet endroit, tous deux apercevant Lucas qui étoit derrière eux et entendoit leur dialogue, chacun se retire<br />
de son côté, mais le Médecin d'une manière fort plaisante.)</p>
<h5>
Scène IV</h5>
<p>
<br />
<em>Géronte, Lucas</em><br />
<br />
Géronte<br />
Holà ! Lucas, n'as-tu point vu ici notre médecin ?<br />
<br />
Lucas<br />
Et oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi.<br />
<br />
Géronte<br />
Où est-ce donc qu'il peut être ?<br />
<br />
Lucas<br />
Je ne sai ; mais je voudrois qu'il fût à tous les guebles.<br />
<br />
Géronte<br />
Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille.</p>
<h5>
Scène V</h5>
<p>
<br />
<em>Sganarelle, Léandre, Géronte</em><br />
<br />
Géronte<br />
Ah ! Monsieur, je demandois où vous étiez.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je m'étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson. Comment se porte la malade ?<br />
<br />
Géronte<br />
Un peu plus mal depuis votre remède.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tant mieux : c'est signe qu'il opère.<br />
<br />
Géronte<br />
Oui ; mais, en opérant, je crains qu'il ne l'étouffe.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ne vous mettez pas en peine ; j'ai des remèdes qui se moquent de tout, et je l'attends à l'agonie.<br />
<br />
Géronte<br />
Qui est cet homme-là que vous amenez ?</p>
<p>
Sganarelle, faisant des signes avec la main que c'est un apothicaire.<br />
C'est...<br />
<br />
Géronte<br />
Quoi ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Celui...<br />
<br />
Géronte<br />
Eh ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Qui...<br />
<br />
Géronte<br />
Je vous entends.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Votre fille en aura besoin.</p>
<h5>
Scène VI</h5>
<p>
<br />
<em>Jacqueline, Lucinde, Géronte, Léandre, Sganarelle</em><br />
<br />
Jacqueline<br />
Monsieu, velà votre fille qui veut un peu marcher.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, Monsieur l'Apothicaire, tâter un peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie.<br />
(En cet endroit, il tire Géronte à un bout du théâtre, et, lui passant un bras sur les épaules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle il le fait retourner vers lui, lorsqu'il veut regarder ce que sa fille et l'apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant pour l'amuser : )<br />
Monsieur, c'est une grande et subtile question entre les doctes, de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns disent que non, les autres disent que oui ; et moi je dis que oui et non : d'autant que l'incongruité des humeurs opaques qui se rencontrent au tempérament naturel des femmes étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune ; et comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve...<br />
<br />
Lucinde<br />
Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiments.</p>
<p>
Géronte<br />
Voilà ma fille qui parle ! O grande vertu du remède ! O admirable médecin ! Que je vous suis obligé, Monsieur, de cette guérison merveilleuse ! et que puis-je faire pour vous après un tel service ?<br />
Sganarelle, se promenant sur le théâtre, et s'essuyant le front.<br />
Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine !<br />
<br />
Lucinde<br />
Oui, mon père, j'ai recouvré la parole ; mais je l'ai recouvrée pour vous dire que je n'aurai jamais d'autre époux que Léandre, et que c'est inutilement que vous voulez me donner Horace.<br />
<br />
Géronte<br />
Mais...<br />
<br />
Lucinde<br />
Rien n'est capable d'ébranler la résolution que j'ai prise.<br />
<br />
Géronte<br />
Quoi... ?<br />
<br />
Lucinde<br />
Vous m'opposerez en vain de belles raisons.</p>
<p>
Géronte<br />
Si...<br />
<br />
Lucinde<br />
Tous vos discours ne serviront de rien.<br />
<br />
Géronte<br />
Je...<br />
<br />
Lucinde<br />
C'est une chose où je suis déterminée.<br />
<br />
Géronte<br />
Mais...<br />
<br />
Lucinde<br />
Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré moi.<br />
<br />
Géronte<br />
J'ai...<br />
<br />
Lucinde<br />
Vous avez beau faire tous vos efforts.<br />
<br />
Géronte<br />
Il...</p>
<p>
Lucinde<br />
Mon coeur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie.<br />
<br />
Géronte<br />
Là...<br />
<br />
Lucinde<br />
Et je me jetterai plutôt dans un convent que d'épouser un homme que je n'aime point.<br />
<br />
Géronte<br />
Mais...<br />
<br />
Lucinde, parlant d'un ton de voix à étourdir.<br />
Non. En aucune façon. Point d'affaire. Vous perdez le temps. Je n'en ferai rien. Cela est résolu.<br />
<br />
Géronte<br />
Ah ! quelle impétuosité de paroles ! Il n'y a pas moyen d'y résister. Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.<br />
<br />
Sganarelle<br />
C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez.<br />
<br />
Géronte<br />
Je vous remercie. Penses-tu donc...</p>
<p>
Lucinde<br />
Non. Toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon âme.<br />
<br />
Géronte<br />
Tu épouseras Horace, dès ce soir.<br />
<br />
Lucinde<br />
J'épouserai plutôt la mort.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Mon Dieu ! arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire. C'est une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter.<br />
<br />
Géronte<br />
Seroit-il possible, Monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette maladie d'esprit ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Oui : laissez-moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre apothicaire nous servira pour cette cure. (Il appelle l'Apothicaire et lui parle.) Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à fait contraire aux volontés du père, qu'il n'y a point de temps à perdre, que les humeurs sont fort aigries, et qu'il est nécessaire de trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux drachmes de matrimonium en pilules. Peut-être</p>
<p>
fera-t-elle quelque difficulté à prendre ce remède ; mais,<br />
comme vous êtes habile homme dans votre métier, c'est à vous de l'y résoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son père ; mais surtout ne perdez point de temps : au remède vite, au remède spécifique !</p>
<h5>
Scène VII</h5>
<p>
<br />
<em>Géronte, Sganarelle</em><br />
<br />
Géronte<br />
Quelles drogues, Monsieur, sont celles que vous venez de dire ? il me semble que je ne les ai jamais ouï nommer.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes.<br />
<br />
Géronte<br />
Avez-vous jamais vu une insolence pareille à la sienne ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Les filles sont quelquefois un peu têtues.<br />
<br />
Géronte<br />
Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre.<br />
<br />
Sganarelle<br />
La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.<br />
<br />
Géronte<br />
Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su tenir toujours ma fille renfermée.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Vous avez fait sagement.</p>
<p>
Géronte<br />
Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient eu communication ensemble.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Fort bien.<br />
<br />
Géronte<br />
Il seroit arrivé quelque folie, si j'avois souffert qu'ils se fussent vus.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Sans doute.<br />
<br />
Géronte<br />
Et je crois qu'elle auroit été fille à s'en aller avec lui.<br />
<br />
Sganarelle<br />
C'est prudemment raisonné.<br />
<br />
Géronte<br />
On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Quel drôle.<br />
<br />
Géronte<br />
Mais il perdra son temps.</p>
<p>
Sganarelle<br />
Ah ! ah !<br />
<br />
Géronte<br />
Et j'empêcherai bien qu'il ne la voye.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait pas. Plus fin que vous n'est pas bête.</p>
<h5>
Scène VIII</h5>
<p>
<br />
<em>Lucas, Géronte, Sganarelle</em><br />
<br />
Lucas<br />
Ah ! paisanguenne, Monsieu, vaici bian du tintamarre : votre fille s'en est enfuie avec son Liandre. C'étoit lui qui étoit l'Apothicaire ; et velà Monsieu le Médecin qui a fait cette belle opération-là.<br />
<br />
Géronte<br />
Comment ? m'assassiner de la façon ! Allons, un commissaire ! et qu'on empêche qu'il ne sorte. Ah, traître ! je vous ferai punir par la justice.<br />
<br />
Lucas<br />
Ah ! par ma fi ! Monsieu le Médecin, vous serez pendu : ne bougez de là seulement.</p>
<h5>
Scène IX</h5>
<p>
<br />
<em>Martine, Sganarelle, Lucas</em><br />
<br />
Martine<br />
Ah ! mon Dieu ! que j'ai eu de peine à trouver ce logis ! Dites-moi un peu des nouvelles du médecin que je vous ai donné.<br />
<br />
Lucas<br />
Le velà, qui va être pendu.<br />
<br />
Martine<br />
Quoi ? mon mari pendu ! Hélas ! et qu'a-t-il fait pour cela ?<br />
<br />
Lucas<br />
Il a fait enlever la fille de notre maître.<br />
<br />
Martine<br />
Hélas ! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tu vois. Ah !<br />
<br />
Martine<br />
Faut-il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Que veux-tu que j'y fasse ?</p>
<p>
Martine<br />
Encore si tu avais achevé de couper notre bois, je prendrois quelque consolation.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Retire-toi de là, tu me fends le coeur.<br />
<br />
Martine<br />
Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort, et je ne te quitterai point que je ne t'aie vu pendu.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ah !</p>
<h5>
Scène X</h5>
<p>
<br />
<em>Géronte, Sganarelle, Martine, Lucas</em><br />
<br />
Géronte<br />
Le Commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous mettre en lieu où l'on me répondra de vous.<br />
<br />
Sganarelle, le chapeau à la main.<br />
Hélas ! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bâton ?<br />
<br />
Géronte<br />
Non, non : la justice en ordonnera... Mais que vois-je ?</p>
<h5>
Scène XI et Dernière</h5>
<p>
<br />
<em>Léandre, Lucinde, Jacqueline, Lucas, Géronte, Sganarelle, Martine</em></p>
<p>
<br />
Léandre<br />
Monsieur, je viens faire paroître Léandre à vos yeux, et remettre Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu<br />
dessein de prendre la fuite nous deux, et de nous aller marier ensemble ; mais cette entreprise a fait place à un procédé plus honnête. Je ne prétends point vous voler votre fille, et ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous dirai, Monsieur, c'est que je viens tout à l'heure de recevoir des lettres par où j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis héritier de tous ses biens.<br />
<br />
Géronte<br />
Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du monde.<br />
<br />
Sganarelle<br />
La médecine l'a échappé belle !<br />
<br />
Martine<br />
Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d'être médecin ; car c'est moi qui t'ai procuré cet honneur.</p>
<p>
Sganarelle<br />
Oui, c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton.<br />
<br />
Léandre<br />
L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Soit : je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu m'as élevé ; mais prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d'un médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire.<br />
 </p>
<p style="text-align:center;">
FIN</p>
</div>
<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">< Acte 2</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="790-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="791-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="794-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a></td>
</tr>
</tbody>
</table>

Texte intégral - Le Médecin Malgrè Lui de Molière - Acte 2

<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">< Acte 1</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="790-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="791-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="794-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="794-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-3.cahier">Acte 3 ></a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="body">
<h4>
Acte II</h4>
<br />
<h5>
Scène I</h5>
<p>
<em>Géronte, Valère, Lucas, Jacqueline</em><br />
<br />
Valère<br />
Oui, Monsieur, je crois que vous serez satisfait ; et nous vous avons amené le plus grand médecin du monde.<br />
<br />
Lucas<br />
Oh ! morguenne ! il faut tirer l'échelle après ceti-là, et tous les autres ne sont pas daignes de li déchausser ses souillez.<br />
<br />
Valère<br />
C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses.<br />
<br />
Lucas<br />
Qui a gari des gens qui estiants morts.<br />
<br />
Valère<br />
Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit ; et parfois il a des moments où son esprit s'échappe et ne paroît pas ce qu'il est.<br />
<br />
Lucas<br />
Oui, il aime à bouffonner ; et l'an diroit par fois, ne v's en déplaise, qu'il a quelque petit coup de hache à la tête.<br />
<br />
Valère<br />
Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des choses tout à fait relevées.</p>
<p>
Lucas<br />
Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un livre.<br />
<br />
Valère<br />
Sa réputation s'est déjà répandue ici, et tout le monde vient à lui.<br />
<br />
Géronte<br />
Je meurs d'envie de le voir ; faites-le-moi vite venir.<br />
<br />
Valère<br />
Je le vais querir.<br />
<br />
Jacqueline<br />
Par ma fi ! Monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je pense que ce sera queussi queumi ; et la meilleure médeçaine que l'an pourroit bailler à votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et bon mari, pour qui elle eût de l'amiquié.<br />
<br />
Géronte<br />
Ouais ! Nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses.<br />
<br />
Lucas<br />
Taisez-vous, notre ménagère Jaquelaine : ce n'est pas à vous à bouter là votre nez.</p>
<p>
Jacqueline<br />
Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian que de l'iau claire ; que votre fille a besoin d'autre chose que de ribarbe et de sené, et qu'un mari est une emplâtre qui garit tous les maux des filles.<br />
<br />
Géronte<br />
Est-elle en état maintenant qu'on s'en voulût charger, avec l'infirmité qu'elle a ? Et lorsque j'ai été dans le dessein de la marier, ne s'est-elle pas opposée à mes volontés ?<br />
<br />
Jacqueline<br />
Je le crois bian : vous li vouilliez bailler cun homme qu'alle n'aime point. Que ne preniais-vous ce Monsieu Liandre, qui li touchoit au coeur ? Alle auroit été fort obéissante ; et je m'en vas gager qu'il la prendroit, li, comme alle est, si vous la li vouillais donner.<br />
<br />
Géronte<br />
Ce Léandre n'est pas ce qu'il lui faut : il n'a pas du bien comme l'autre.<br />
<br />
Jacqueline<br />
Il a un oncle qui est si riche, dont il est hériquié.<br />
<br />
Géronte<br />
Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel que ce qu'on tient ; et l'on court grand risque de s'abuser, lorsque l'on compte sur le bien qu'un autre vous</p>
<p>
garde. La mort n'a pas toujours les oreilles ouvertes aux voeux et aux prières de Messieurs les héritiers ; et l'on a le temps d'avoir les dents longues, lorsqu'on attend, pour vivre, le trépas de quelqu'un.<br />
<br />
Jacqueline<br />
Enfin j'ai toujours ouï dire qu'en mariage, comme ailleurs, contentement passe richesse. Les bères et les mères ant cette maudite couteume de demander toujours : "Qu'a-t-il ? " et : "Qu'a-t-elle ? " et le compère Biarre a marié sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarquié de vaigne qu'il avoit davantage que le jeune Robin, où alle avoit bouté son amiquié ; et velà que la pauvre creiature en est devenue jaune comme un coing, et n'a point profité tout depuis ce temps-là. C' est un bel exemple pour vous, Monsieu. On n'a que son plaisir en ce monde ; et j'aimerois mieux bailler à ma fille un bon mari qui li fût agriable, que toutes les rentes de la Biausse.<br />
<br />
Géronte<br />
Peste ! Madame la Nourrice, comme vous dégoisez ! Taisez-vous, je vous prie : vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait.<br />
<br />
Lucas<br />
<em>(En disant ceci, il frappe sur la poitrine à Géronte.)</em><br />
Morgué ! tais-toi, t'es cune impartinante. Monsieu n'a que faire de tes discours, et il sait ce qu'il a à faire.</p>
<p>
Mêle-toi de donner à teter à ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut.<br />
<br />
Géronte<br />
Tout doux ! oh ! tout doux !<br />
<br />
Lucas<br />
Monsieu, je veux un peu la mortifier, et li apprendre le respect qu'alle vous doit.<br />
<br />
Géronte<br />
Oui ; mais ces gestes ne sont pas nécessaires.</p>
<h5>
Scène II</h5>
<p>
<br />
<em>Valère, Sganarelle, Géronte, Lucas, Jacqueline</em><br />
<br />
Valère<br />
Monsieur, préparez-vous. Voici notre médecin qui entre.<br />
<br />
Géronte<br />
Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin de vous.<br />
<br />
Sganarelle, en robe de médecin, avec un chapeau des plus pointus.<br />
Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux.<br />
<br />
Géronte<br />
Hippocrate dit cela ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Oui.<br />
<br />
Géronte<br />
Dans quel chapitre, s'il vous plaît ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Dans son chapitre des chapeaux.<br />
<br />
Géronte<br />
Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire.</p>
<p>
Sganarelle<br />
Monsieur le Médecin, ayant appris les merveilleuses choses...<br />
<br />
Géronte<br />
A qui parlez-vous, de grâce ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
A vous.<br />
<br />
Géronte<br />
Je ne suis pas médecin.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Vous n'êtes pas médecin ?<br />
<br />
Géronte<br />
Non, vraiment.<br />
<br />
Sganarelle<br />
<em>(Il prend ici un bâton, et le bat comme on l'a battu.)</em><br />
Tout de bon ?<br />
<br />
Géronte<br />
Tout de bon. Ah ! ah ! ah !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Vous êtes médecin maintenant : je n'ai jamais eu d'autres licences.</p>
<p>
Géronte<br />
Quel diable d'homme m'avez-vous là amené ?<br />
<br />
Valère<br />
Je vous ai bien dit que c'étoit un médecin goguenard.<br />
<br />
Géronte<br />
Oui ; mais je l'envoirois promener avec ses goguenarderies.<br />
<br />
Lucas<br />
Ne prenez pas garde à ça, Monsieu : ce n'est que pour rire.<br />
<br />
Géronte<br />
Cette raillerie ne me plaît pas.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise.<br />
<br />
Géronte<br />
Monsieur, je suis votre serviteur.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je suis fâché...<br />
<br />
Géronte<br />
Cela n'est rien.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Des coups de bâton...</p>
<p>
Géronte<br />
Il n'y a pas de mal.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Que j'ai eu l'honneur de vous donner.<br />
<br />
Géronte<br />
Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je suis ravi, Monsieur, que votre fille ait besoin de moi ; et je souhaiterois de tout mon coeur que vous en eussiez besoin aussi, vous et toute votre famille, pour vous témoigner l'envie que j'ai de vous servir.<br />
<br />
Géronte<br />
Je vous suis obligé de ces sentiments.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je vous assure que c'est du meilleur de mon âme que je vous parle.<br />
<br />
Géronte<br />
C'est trop d'honneur que vous me faites.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Comment s'appelle votre fille ?</p>
<p>
Géronte<br />
Lucinde.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Lucinde ! Ah ! beau nom à médicamenter ! Lucinde !<br />
<br />
Géronte<br />
Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Qui est cette grande femme-là ?<br />
<br />
Géronte<br />
C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Peste ! le joli meuble que voilà ! Ah ! Nourrice, charmante Nourrice, ma médecine est la très-humble esclave de votre nourricerie, et je voudrois bien être le petit poupon fortuné qui tetât le lait (il lui porte la main sur le sein) de vos bonnes grâces. Tous mes remèdes, toute ma science, toute ma capacité est à votre service, et...<br />
<br />
Lucas<br />
Avec votre parmission, Monsieu le Médecin, laissez là ma femme, je vous prie.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Quoi ? est-elle votre femme ?</p>
<p>
Lucas<br />
Oui.<br />
<br />
Sganarelle<br />
<em>(Il fait semblant d'embrasser Lucas, et se tournant du côté de la Nourrice, il l'embrasse.)</em><br />
Ah ! vraiment, je ne savois pas cela, et je m'en réjouis pour l'amour de l'un et de l'autre.<br />
<br />
Lucas, en le tirant.<br />
Tout doucement, s'il vous plaît.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble. Je la félicite d'avoir <em>(il fait encore semblant d'embrasser Lucas, et, passant dessous ses bras, se jette au col de sa femme)</em> un mari comme vous ; et je vous félicite, vous, d'avoir une femme si belle ; si sage, et si bien faite comme elle est.<br />
<br />
Lucas, en le tirant encore.<br />
Eh ! testigué ! point tant de compliment, je vous supplie.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ne voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage ?</p>
<p>
Lucas<br />
Avec moi, tant qu'il vous plaira ; mais avec ma femme, trêve de sarimonie.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je prends part également au bonheur de tous deux ; et <em>(il continue le même jeu)</em> si je vous embrasse pour vous en témoigner ma joie, je l'embrasse de même pour lui en témoigner aussi.<br />
<br />
Lucas, <em>en le tirant derechef.</em><br />
Ah ! vartigué, Monsieur le Médecin, que de lantiponages.</p>
<h5>
Scène III</h5>
<p>
<br />
<em>Sganarelle, Géronte, Lucas, Jacqueline</em><br />
<br />
Géronte<br />
Monsieur, voici tout à l'heure ma fille qu'on va vous amener.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je l'attends, Monsieur, avec toute la médecine.<br />
<br />
Géronte<br />
Où est-elle ?<br />
<br />
Sganarelle, se touchant le front.<br />
Là dedans.<br />
<br />
Géronte<br />
Fort bien.<br />
<br />
Sganarelle, en voulant toucher les tetons de la Nourrice.<br />
Mais comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein.<br />
<br />
Lucas, le tirant, en lui faisant faire la pirouette.<br />
Nanin, nanin ; je n'avons que faire de ça.<br />
<br />
Sganarelle<br />
C'est l'office du médecin de voir les tetons des nourrices.</p>
<p>
Lucas<br />
Il gnia office qui quienne, je sis votre sarviteur.<br />
<br />
Sganarelle<br />
As-tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin ? Hors de là !<br />
<br />
Lucas<br />
Je me moque de ça.<br />
<br />
Sganarelle, en le regardant de travers.<br />
Je te donnerai la fièvre.<br />
<br />
Jacqueline, prenant Lucas par le bras et lui faisant aussi faire la pirouette.<br />
Ote-toi de là aussi ; est-ce que je ne sis pas assez grande pour me défendre moi-même, s'il me fait quelque chose qui ne soit pas à faire ?<br />
<br />
Lucas<br />
Je ne veux pas qu'il te tâte, moi.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Fi, le vilain, qui est jaloux de sa femme !<br />
<br />
Géronte<br />
Voici ma fille.</p>
<h5>
Scène IV</h5>
<p>
<br />
<em>Lucinde, Valère, Géronte, Lucas, Sganarelle, Jacqueline</em><br />
<br />
Sganarelle<br />
Est-ce là la malade ?<br />
<br />
Géronte<br />
Oui, je n'ai qu'elle de fille ; et j'aurois tous les regrets du monde si elle venoit à mourir.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Qu'elle s'en garde bien ! il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance du médecin.<br />
<br />
Géronte<br />
Allons, un siége.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme bien sain s'en accommoderoit assez.<br />
<br />
Géronte<br />
Vous l'avez fait rire, Monsieur.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tant mieux : lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur signe du monde. Eh bien ! de quoi est-il question ? qu'avez-vous ? quel est le mal que vous sentez ?</p>
<p>
Lucinde, répond par signes, en portant sa main à sa bouche, à sa tête et sous son menton.<br />
Han, hi, hom, han.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Eh ! que dites-vous ?<br />
<br />
Lucinde continue les mêmes gestes.<br />
Han, hi, hom, han, han, hi, hom.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Quoi ?<br />
<br />
Lucinde<br />
Han, hi, hom.<br />
<br />
Sganarelle, la contrefaisant.<br />
Han, hi, hom, han, ha : je ne vous entends point. Quel diable de langage est-ce là ?<br />
<br />
Géronte<br />
Monsieur, c'est là sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause ; et c'est un accident qui a fait reculer son mariage.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Et pourquoi ?</p>
<p>
Géronte<br />
Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les choses.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Et qui est ce sot-là qui ne veut pas que sa femme soit muette ? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie ! je me garderois bien de la vouloir guérir.<br />
<br />
Géronte<br />
Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la soulager de son mal.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ah ! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu, ce mal l'oppresse-t-il beaucoup ?<br />
<br />
Géronte<br />
Oui, Monsieur.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs ?<br />
<br />
Géronte<br />
Fort grandes.<br />
<br />
Sganarelle<br />
C'est fort bien fait. Va-t-elle où vous savez ?</p>
<p>
Géronte<br />
Oui.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Copieusement ?<br />
<br />
Géronte<br />
Je n'entends rien à cela.<br />
<br />
Sganarelle<br />
La matière est-elle louable ?<br />
<br />
Géronte<br />
Je ne me connois pas à ces choses.<br />
<br />
Sganarelle, se tournant vers la malade.<br />
Donnez-moi votre bras. Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette.<br />
<br />
Géronte<br />
Eh oui, Monsieur, c'est là son mal ; vous l'avez trouvé tout du premier coup.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ah, ah !<br />
<br />
Jacqueline<br />
Voyez comme il a deviné sa maladie !</p>
<p>
Sganarelle<br />
Nous autres grands médecins, nous connoissons d'abord les choses. Un ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire : "C'est ceci, c'est cela" ; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette.<br />
<br />
Géronte<br />
Oui ; mais je voudrois bien que vous me pussiez dire d'où cela vient.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Il n'est rien plus aisé : cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.<br />
<br />
Géronte<br />
Fort bien ; mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la parole ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de l'action de sa langue.<br />
<br />
Géronte<br />
Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l'action de sa langue ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Aristote, là-dessus, dit... de fort belles choses.</p>
<p>
Géronte<br />
Je le crois.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ah ! c'étoit un grand homme !<br />
<br />
Géronte<br />
Sans doute.<br />
<br />
Sganarelle, levant son bras depuis le coude.<br />
Grand homme tout à fait : un homme qui étoit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de sa langue est causé par de certaines humeurs, qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes ; peccantes, c'est-à-dire... humeurs peccantes ; d'autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire... à... Entendez-vous le latin ?<br />
<br />
Géronte<br />
En aucune façon.<br />
<br />
Sganarelle, se tenant avec étonnement.<br />
Vous n'entendez point le latin !<br />
<br />
Géronte<br />
Non.</p>
<p>
Sganarelle, en faisant diverses plaisantes postures.<br />
Cabricias arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo haec Musa, "la Muse", bonus, bona, bonum, Deus sanctus, estne oratio latinas ? Etiam, "oui". Quare, "pourquoi" ? Quia substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus.<br />
<br />
Géronte<br />
Ah ! que n'ai-je étudié ?<br />
<br />
Jacqueline<br />
L'habile homme que velà !<br />
<br />
Lucas<br />
Oui, ça est si biau, que je n'y entends goutte.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer, du côté gauche, où est le foie, au côté droit, où est le coeur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs, qui remplissent les ventricules de l'omoplate ; et parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous prie ; et parce que lesdites vapeurs ont une certaine malignité... Ecoutez bien ceci, je vous conjure.</p>
<p>
Géronte<br />
Oui.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ont une certaine malignité, qui est causée... Soyez attentif, s'il vous plaît.<br />
<br />
Géronte<br />
Je le suis.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs... Ossabandus, nequeys, nequer, potarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette.<br />
<br />
Jacqueline<br />
Ah ! que ça est bian dit, notte homme !<br />
<br />
Lucas<br />
Que n'ai-je la langue aussi bian pendue ?<br />
<br />
Géronte<br />
On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose qui m'a choqué : c'est l'endroit du foie et du coeur. Il me semble que vous les placez autrement qu'ils ne sont ; que le coeur est du côté gauche, et le foie du côté droit.</p>
<p>
Sganarelle<br />
Oui, cela étoit autrefois ainsi ; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle.<br />
<br />
Géronte<br />
C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon ignorance.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Il n'y a point de mal, et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile que nous.<br />
<br />
Géronte<br />
Assurément. Mais, Monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire à cette maladie ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ce que je crois qu'il faille faire ?<br />
<br />
Géronte<br />
Oui.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin.<br />
<br />
Géronte<br />
Pourquoi cela, Monsieur ?</p>
<p>
Sganarelle<br />
Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant de cela ?<br />
<br />
Géronte<br />
Cela est vrai. Ah ! le grand homme ! Vite, quantité de pain et de vin !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je reviendrai voir, sur le soir, en quel état elle sera. (A la Nourrice) Doucement, vous. Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il faut que je fasse quelques petits remèdes.<br />
<br />
Jaqueline<br />
Qui ? moi ? Je me porte le mieux du monde.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tant pis, Nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre, et il ne sera mauvais de vous faire quelque<br />
petite saignée amiable, de vous donner quelque petit clystère dulcifiant.<br />
<br />
Géronte<br />
Mais, Monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie ?</p>
<p>
Sganarelle<br />
Il n'importe, la mode en est salutaire ; et comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie à venir.<br />
<br />
Jaqueline, en se retirant.<br />
Ma fi ! je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une boutique d'apothicaire.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Vous êtes rétive aux remèdes ; mais nous saurons vous soumettre à la raison. (Parlant à Géronte.) Je vous donne le bonjour.<br />
<br />
Géronte<br />
Attendez un peu, s'il vous plaît.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Que voulez-vous faire ?<br />
<br />
Géronte<br />
Vous donner de l'argent, Monsieur.<br />
<br />
Sganarelle, tendant sa main derrière, par-dessous sa robe, tandis que Géronte ouvre sa bourse.<br />
Je n'en prendrai pas, Monsieur.<br />
<br />
Géronte<br />
Monsieur...</p>
<p>
Sganarelle<br />
Point du tout.<br />
<br />
Géronte<br />
Un petit moment.<br />
<br />
Sganarelle<br />
En aucune façon.<br />
<br />
Géronte<br />
De grâce !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Vous vous moquez.<br />
<br />
Géronte<br />
Voilà qui est fait.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je n'en ferai rien.<br />
<br />
Géronte<br />
Eh !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ce n'est pas l'argent qui me fait agir.<br />
<br />
Géronte<br />
Je le crois.</p>
<p>
Sganarelle, après avoir pris l'argent.<br />
Cela est-il de poids ?<br />
<br />
Géronte<br />
Oui, Monsieur.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je ne suis pas un médecin mercenaire.<br />
<br />
Géronte<br />
Je le sais bien.<br />
<br />
Sganarelle<br />
L'intérêt ne me gouverne point.<br />
<br />
Géronte<br />
Je n'ai pas cette pensée.</p>
<h5>
Scène V</h5>
<p>
<br />
<em>Sganarelle, Léandre</em></p>
<p>
<br />
Sganarelle, regardant son argent.<br />
Ma foi ! cela ne va pas mal ; et pourvu que...<br />
<br />
Léandre<br />
Monsieur, il y a longtemps que je vous attends, et je viens implorer votre assistance.<br />
<br />
Sganarelle, lui prenant le poignet.<br />
Voilà un pouls qui est fort mauvais.<br />
<br />
Léandre<br />
Je ne suis point malade, Monsieur, et ce n'est pas pour cela que je viens à vous.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc ?<br />
<br />
Léandre<br />
Non : pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter ; et comme, par la mauvaise humeur de son père toute sorte d'accès m'est fermé auprès d'elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour, et de me donner lieu d'exécuter un stratagème que j'ai trouvé, pour lui pouvoir</p>
<p>
dire deux mots, d'où dépendent absolument mon bonheur et ma vie.<br />
<br />
Sganarelle, paraissant en colère.<br />
Pour qui me prenez-vous ? Comment oser vous adresser à moi pour vous servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des emplois de cette nature ?<br />
<br />
Léandre<br />
Monsieur, ne faites point de bruit.<br />
<br />
Sganarelle, en le faisant reculer.<br />
J'en veux faire, moi. Vous êtes un impertinent.<br />
<br />
Léandre<br />
Eh ! Monsieur, doucement.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Un malavisé.<br />
<br />
Léandre<br />
De grâce !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une insolence extrême...<br />
<br />
Léandre, tirant une bourse qu'il lui donne.<br />
Monsieur...</p>
<p>
Sganarelle, tenant la bourse<br />
De vouloir m'employer... Je ne parle pas pour vous, car vous êtes honnête homme, et je serais ravi de vous rendre service ; mais il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas ; et je vous avoue que cela me met en colère.<br />
<br />
Léandre<br />
Je vous demande pardon, Monsieur, de la liberté que...<br />
<br />
Sganarelle<br />
Vous vous moquez. De quoi est-il question ?<br />
<br />
Léandre<br />
Vous saurez donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il faut ; et ils n'ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie ; mais il est certain que l'amour en est la véritable cause, et que Lucinde n'a trouvé cette maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle étoit importunée. Mais, de crainte qu'on ne nous voye ensemble, retirons-nous d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Allons, Monsieur : vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui n'est pas concevable ; et j'y perdrai toute ma médecine, ou la malade crèvera, ou bien elle sera à vous.</p>
</div>
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<tbody>
<tr>
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<a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">< Acte 1</a></td>
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<a href="790-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="791-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="794-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="794-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-3.cahier">Acte 3 ></a></td>
</tr>
</tbody>
</table>


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Texte intégral - Le Médecin Malgrè Lui de Molière - Acte 1

<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="791-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Introduction.cahier">< Introduction</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="790-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="791-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="794-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">Acte 2 ></a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="body">
<h4>
Acte I</h4>
<br />
<h5>
Scène I</h5>
<p>
<em>Sganarelle, Martine, paraissant sur le théâtre en se querellant.</em><br />
<br />
Sganarelle<br />
Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de parler et d'être le maître.<br />
<br />
Martine<br />
Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et ne je ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines.<br />
<br />
Sganarelle<br />
O la grande fatigue que d'avoir une femme ! et qu'Aristote a bien raison, quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon !<br />
<br />
Martine<br />
Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Oui, habile homme : trouve-moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi, raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su, dans son jeune âge, son rudiment par coeur.<br />
<br />
Martine<br />
Peste du fou fieffé !</p>
<p>
Sganarelle<br />
Peste de la carogne !<br />
<br />
Martine<br />
Que maudit soit l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit signer ma ruine !<br />
<br />
Martine<br />
C'est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire. Devrais-tu être un seul moment sans rendre grâce au Ciel de m'avoir pour ta femme ? et méritois-tu d'épouser une personne comme moi ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer la première nuit de nos noces ! Hé ! morbleu ! ne me fais point parler là-dessus : je dirais de certaines choses...<br />
<br />
Martine<br />
Quoi ? que dirais-tu ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Baste, laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.</p>
<p>
Martine<br />
Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver ? Un homme qui me réduit à l'hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tu as menti : j'en bois une partie.<br />
<br />
Martine<br />
Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis.<br />
<br />
Sganarelle<br />
C'est vivre de ménage.<br />
<br />
Martine<br />
Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tu t'en lèveras plus matin.<br />
<br />
Martine<br />
Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison.<br />
<br />
Sganarelle<br />
On en déménage plus aisément.<br />
<br />
Martine<br />
Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire.</p>
<p>
Sganarelle<br />
C'est pour ne me point ennuyer.<br />
<br />
Martine<br />
Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tout ce qu'il te plaira.<br />
<br />
Martine<br />
J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Mets-les à terre.<br />
<br />
Martine<br />
Qui me demandent à toute heure du pain.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Donne-leur le fouet : quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit saoul dans ma maison.<br />
<br />
Martine<br />
Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même ?</p>
<p>
Sganarelle<br />
Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît.<br />
<br />
Martine<br />
Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ne nous emportons point, ma femme.<br />
<br />
Martine<br />
Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante, et que j'ai le bras assez bon.<br />
<br />
Martine<br />
Je me moque de tes menaces.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire.<br />
<br />
Martine<br />
Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.</p>
<p>
Sganarelle<br />
Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque<br />
chose.<br />
<br />
Martine<br />
Crois-tu que je m'épouvante de tes paroles ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Doux objet de mes voeux, je vous frotterai les oreilles.<br />
<br />
Martine<br />
Ivrogne que tu es !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je vous battrai.<br />
<br />
Martine<br />
Sac à vin !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je vous rosserai.<br />
<br />
Martine<br />
Infâme !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je vous étrillerai.</p>
<p>
Martine<br />
Traître, insolent, trompeur, lâche, coquin, pendard, gueux, belître, fripon, maraud, voleur... !<br />
<br />
Sganarelle<br />
(Il prend un bâton et lui en donne.)<br />
Ah ! vous en voulez donc ?<br />
<br />
Martine<br />
Ah ! ah, ah, ah !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Voilà le vrai moyen de vous apaiser.</p>
<h5>
Scène II</h5>
<p>
<br />
<em>M. Robert, Sganarelle, Martine</em><br />
<br />
M. Robert<br />
Holà, holà, holà ! Fi ! Qu'est-ce ci ? Quelle infamie ! Peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme !<br />
<br />
Martine, les mains sur les côtés, lui parle en le faisant reculer, et à la fin lui donne un soufflet.<br />
Et je veux qu'il me batte, moi.<br />
<br />
M. Robert<br />
Ah ! j'y consens de tout mon coeur.<br />
<br />
Martine<br />
De quoi vous mêlez-vous ?<br />
<br />
M. Robert<br />
J'ai tort.<br />
<br />
Martine<br />
Est-ce là votre affaire ?<br />
<br />
M. Robert<br />
Vous avez raison.<br />
<br />
Martine<br />
Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes.</p>
<p>
M. Robert<br />
Je me rétracte.<br />
<br />
Martine<br />
Qu'avez-vous à voir là-dessus ?<br />
<br />
M. Robert<br />
Rien.<br />
<br />
Martine<br />
Est-ce à vous d'y mettre le nez ?<br />
<br />
M. Robert<br />
Non.<br />
<br />
Martine<br />
Mêlez-vous de vos affaires.<br />
<br />
M. Robert<br />
Je ne dis plus mot.<br />
<br />
Martine<br />
Il me plaît d'être battue.<br />
<br />
M. Robert<br />
D'accord.<br />
<br />
Martine<br />
Ce n'est pas à vos dépens.</p>
<p>
M. Robert<br />
Il est vrai.<br />
<br />
Martine<br />
Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que<br />
faire.<br />
<br />
M. Robert<br />
(Il passe ensuite vers le mari, qui pareillement lui parle toujours en le faisant reculer, le frappe avec le même<br />
bâton et le met en fuite ; il dit à la fin : )<br />
Compère, je vous demande pardon de tout mon coeur. Faites, rossez, battez, comme il faut, votre femme ; je<br />
vous aiderai, si vous le voulez.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Il ne me plaît pas, moi.<br />
<br />
M. Robert<br />
Ah ! c'est une autre chose.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je la veux battre, si je le veux ; et ne la veux pas battre, si je ne le veux pas.<br />
<br />
M. Robert<br />
Fort bien.</p>
<p>
Sganarelle<br />
C'est ma femme, et non pas la vôtre.<br />
<br />
M. Robert<br />
Sans doute.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Vous n'avez rien à me commander.<br />
<br />
M. Robert<br />
D'accord.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je n'ai que faire de votre aide.<br />
<br />
M. Robert<br />
Très-volontiers.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Et vous êtes un impertinent, de vous ingérer des affaires d'autrui. Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point mettre l'écorce.<br />
(Ensuite il revient vers sa femme, et lui dit, en lui pressant la main : )<br />
O çà, faisons la paix nous deux. Touche là.<br />
<br />
Martine<br />
Oui ! après m'avoir ainsi battue !</p>
<p>
Sganarelle<br />
Cela n'est rien, touche.<br />
<br />
Martine<br />
Je ne veux pas.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Eh !<br />
<br />
Martine<br />
Non.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ma petite femme !<br />
<br />
Martine<br />
Point.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Allons, te dis-je.<br />
<br />
Martine<br />
Je n'en ferai rien.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Viens, viens, viens.<br />
<br />
Martine<br />
Non : je veux être en colère.</p>
<p>
Sganarelle<br />
Fi ! c'est une bagatelle. Allons, allons.<br />
<br />
Martine<br />
Laisse-moi là.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Touche, te dis-je.<br />
<br />
Martine<br />
Tu m'as trop maltraitée.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Eh bien va, je te demande pardon : mets là ta main.<br />
<br />
Martine<br />
Je te pardonne ; (elle dit le reste bas) mais tu le payeras.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tu es une folle de prendre garde à cela : ce sont petites choses qui sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié ; et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de fagots.</p>
<h5>
Scène III</h5>
<p>
<br />
Martine, seule.<br />
Va, quelque mine que je fasse, je n'oublie pas mon ressentiment ; et je brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que tu me donnes. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari ; mais c'est une punition trop délicate pour mon pendard : je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir ; et ce n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue.</p>
<h5>
Scène IV</h5>
<p>
<br />
<em>Valère, Lucas, Martine</em><br />
<br />
Lucas<br />
Parguenne ! j'avons pris là tous deux une gueble de commission ; et je ne sais pas, moi, ce que je pensons attraper.<br />
<br />
Valère<br />
Que veux-tu, mon pauvre nourricier ? il faut bien obéir à nôtre maître ; et puis nous avons intérêt, l'un et l'autre, à la santé de sa fille, notre maîtresse ; et sans doute son mariage, différé par sa maladie, nous vaudroit quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne ; et quoiqu'elle ait fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n'a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.<br />
<br />
Martine, rêvant à part elle.<br />
Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger ?<br />
<br />
Lucas<br />
Mais quelle fantaisie s'est-il boutée là dans la tête, puisque les médecins y avont tous pardu leur latin ?<br />
<br />
Valère<br />
On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas d'abord ; et souvent, en de simples lieux...</p>
<p>
Martine<br />
Oui, il faut que je m'en venge à quelque prix que ce soit : ces coups de bâton me reviennent au coeur, je ne les saurais digérer, et... (Elle dit tout ceci en rêvant, de sorte que ne prenant pas garde à ces deux hommes, elle les heurte en se retournant, et leur dit : ) Ah ! Messieurs, je vous demande pardon ; je ne vous voyais pas, et cherchais dans ma tête quelque chose qui m'embarrasse.<br />
<br />
Valère<br />
Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver.<br />
<br />
Martine<br />
Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider ?<br />
<br />
Valère<br />
Cela se pourroit faire ; et nous tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier, qui pût donner quelque soulagement à la fille notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout d'un coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle : mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent ce que les autres n'ont su faire ; et c'est là ce que nous cherchons.</p>
<p>
Martine<br />
(Elle dit ces premières lignes bas.)<br />
Ah ! que le Ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon pendard ! (Haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer ce que vous cherchez ; et nous avons ici un homme, le plus merveilleux homme du monde, pour les maladies désespérées.<br />
<br />
Valère<br />
Et de grâce, où pouvons-nous le rencontrer ?<br />
<br />
Martine<br />
Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s'amuse à couper du bois.<br />
<br />
Lucas<br />
Un médecin qui coupe du bois !<br />
<br />
Valère<br />
Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire ?<br />
<br />
Martine<br />
Non : c'est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du Ciel pour la médecine.</p>
<p>
Valère<br />
C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.<br />
<br />
Martine<br />
La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa capacité ; et je vous donne avis que vous n'en viendrez point à bout, qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.<br />
<br />
Valère<br />
Voilà une étrange folie !<br />
<br />
Martine<br />
Il est vrai ; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.<br />
<br />
Valère<br />
Comment s'appelle-t-il ?<br />
<br />
Martine<br />
Il s'appelle Sganarelle ; mais il est aisé à connoître : c'est un homme qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit jaune et vert.</p>
<p>
Lucas<br />
Un habit jaune et vart ! C'est donc le médecin des paroquets ?<br />
<br />
Valère<br />
Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites ?<br />
<br />
Martine<br />
Comment ? C'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une femme fut abandonnée de tous les autres médecins : on la tenoit morte il y avoit déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et, dans le même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener dans sa chambre, comme si de rien n'eût été.<br />
<br />
Lucas<br />
Ah !<br />
<br />
Valère<br />
Il falloit que ce fût quelque goutte d'or potable.<br />
<br />
Martine<br />
Cela pourroit bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa, sur le pavé, la tête, les bras et les jambes. On n'y eut pas plus tôt amené notre homme, qu'il le frotta</p>
<p>
par tout le corps d'un certain onguent qu'il sait faire ; et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut jouer à la fossette.<br />
<br />
Lucas<br />
Ah !<br />
<br />
Valère<br />
Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle.<br />
<br />
Martine<br />
Qui en doute ?<br />
<br />
Lucas<br />
Testigué ! velà justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le chercher.<br />
<br />
Valère<br />
Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.<br />
<br />
Martine<br />
Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai donné.<br />
<br />
Lucas<br />
Eh, morguenne ! laissez-nous faire : s'il ne tient qu'à battre, la vache est à nous.</p>
<p>
Valère<br />
Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre ; et j'en conçois, pour moi, la meilleure espérance du monde.</p>
<h5>
Scène V</h5>
<p>
<br />
<em>Sganarelle, Valère, Lucas</em></p>
<p>
<br />
Sganarelle entre sur le théâtre en chantant et tenant une bouteille.<br />
La, la, la.<br />
<br />
Valère<br />
J'entends quelqu'un qui chante, et qui coupe du bois.<br />
<br />
Sganarelle<br />
La, la, la... Ma foi, c'est assez travaillé pour un coup. Prenons un peu d'haleine. (Il boit, et dit après avoir bu : ) Voilà du bois qui est salé comme tous les diables.<br />
Qu'ils sont doux,<br />
Bouteille jolie,<br />
Qu'ils sont doux<br />
Vos petits glou-gloux !<br />
Mais mon sort feroit bien des jaloux,<br />
Si vous étiez toujours remplie.<br />
Ah ! bouteille, ma mie,<br />
Pourquoi vous vuidez-vous ?<br />
Allons, morbleu ! il ne faut point engendrer de mélancolie.<br />
<br />
Valère<br />
Le voilà lui-même.</p>
<p>
Lucas<br />
Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bouté le nez dessus.<br />
<br />
Valère<br />
Voyons de près.<br />
<br />
Sganarelle, les apercevant, les regarde, en se tournant vers l'un et puis vers l'autre, et, abaissant la voix, dit :<br />
Ah ! ma petite friponne ! que je t'aime, mon petit bouchon !<br />
... Mon sort.. feroit... bien des... jaloux,<br />
Si...<br />
Que diable ! à qui en veulent ces gens-là ?<br />
<br />
Valère<br />
C'est lui assurément...<br />
<br />
Lucas<br />
Le velà tout craché comme on nous l'a défiguré.<br />
<br />
Sganarelle, à part.<br />
(Ici il pose sa bouteille à terre, et Valère se baissant pour le saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met de l'autre côté ; ensuite de quoi, Lucas faisant la même chose, il la reprend et la tient centre son estomac, avec divers gestes qui font un grand jeu de théâtre.)<br />
Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient-ils ?</p>
<p>
Valère<br />
Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Eh quoi ?<br />
<br />
Valère<br />
Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme<br />
Sganarelle.<br />
Sganarelle, se tournant vers Valère, puis vers Lucas<br />
Oui et non, selon ce que vous lui voulez.<br />
<br />
Valère<br />
Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.<br />
<br />
Sganarelle<br />
En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle.<br />
<br />
Valère<br />
Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons ; et nous venons implorer votre aide, dont nous avons besoin.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Si c'est quelque chose, Messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service.</p>
<p>
Valère<br />
Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, Monsieur, couvrez-vous, s'il vous plaît ; le soleil pourroit vous incommoder.<br />
<br />
Lucas<br />
Monsieu, boutez dessus.<br />
<br />
Sganarelle, bas.<br />
Voici des gens bien pleins de cérémonie.<br />
<br />
Valère<br />
Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous : les habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de votre capacité.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Il est vrai, Messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots.<br />
<br />
Valère<br />
Ah ! Monsieur. : .<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je n'y épargne aucune chose, et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à dire.<br />
<br />
Valère<br />
Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.</p>
<p>
Sganarelle<br />
Mais aussi je les vends cent dix sols le cent.<br />
<br />
Valère<br />
Ne parlons point de cela, s'il vous plaît.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je vous promets que je ne saurais les donner à moins.<br />
<br />
Valère<br />
Monsieur, nous savons les choses.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.<br />
<br />
Valère<br />
Monsieur, c'est se moquer que...<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.<br />
<br />
Valère<br />
Parlons d'autre façon, de grâce.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Vous en pourrez trouver autre part à moins : il y a fagots et fagots ; mais pour ceux que je fais...</p>
<p>
Valère<br />
Eh ? Monsieur, laissons là ce discours.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un double.<br />
<br />
Valère<br />
Eh fi !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Non, en conscience, vous en payerez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire.<br />
<br />
Valère<br />
Faut-il, Monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse à ces grossières feintes ? s'abaisse à parler de la sorte ? qu'un homme si savant, un fameux médecin, comme vous êtes, veuille se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterrés les beaux talents qu'il a ?<br />
<br />
Sganarelle, à part.<br />
Il est fou.<br />
<br />
Valère<br />
De grâce, Monsieur, ne dissimulez point avec nous.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Comment ?</p>
<p>
Lucas<br />
Tout ce tripotage ne sart de rian ; je savons çenque je savons.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Quoi donc ? que me voulez-vous dire ? Pour qui me prenez-vous ?<br />
<br />
Valère<br />
Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Médecin vous-même : je ne le suis point, et ne l'ai jamais été.<br />
<br />
Valère, bas.<br />
Voilà sa folie qui le tient. (Haut.) Monsieur, ne veuillez point nier les choses davantage ; et n'en venons point, s'il vous plaît, à de fâcheuses extrémités.<br />
<br />
Sganarelle<br />
A quoi donc ?<br />
<br />
Valère<br />
A de certaines choses dont nous serions marris.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Parbleu ! venez-en à tout ce qu'il vous plaira : je ne suis point médecin, et ne sais ce que vous me voulez dire.</p>
<p>
Valère, bas.<br />
Je vois bien qu'il faut se servir du remède. (Haut.) Monsieur, encore un coup, je vous prie d'avouer ce que vous êtes.<br />
<br />
Lucas<br />
Et testigué ! ne lantiponez point davantage, et confessez à la franquette que v'estes médecin.<br />
<br />
Sganarelle<br />
J'enrage.<br />
<br />
Valère<br />
A quoi bon nier ce qu'on sait ?<br />
<br />
Lucas<br />
Pourquoi toutes ces fraimes-là ? et à quoi est-ce que ça vous sart ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis point médecin.<br />
<br />
Valère<br />
Vous n'êtes point médecin ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Non.</p>
<p>
Lucas<br />
V'n'estes pas médecin ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Non, vous dis-je.<br />
<br />
Valère<br />
Puisque vous le voulez, il faut s'y résoudre.<br />
(Ils prennent un bâton et le frappent.)<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ah ! ah ! ah ! Messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira.<br />
<br />
Valère<br />
Pourquoi, Monsieur, nous obligez-vous à cette violence ?<br />
<br />
Lucas<br />
A quoi bon nous bailler la peine de vous battre ?<br />
<br />
Valère<br />
Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.<br />
<br />
Lucas<br />
Par ma figué ! j'en sis fâché, franchement.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Que diable est-ce ci, Messieurs ? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin ?</p>
<p>
Valère<br />
Quoi ? vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être médecin ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Diable emporte si je le suis !<br />
<br />
Lucas<br />
Il n'est pas vrai qu'ous sayez médecin ?<br />
<br />
Sganarelle<br />
Non, la peste m'étouffe ! (Là ils recommencent de le battre.) Ah ! Ah ! Eh bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis médecin ; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux consentir à tout que de me faire assommer.<br />
<br />
Valère<br />
Ah ! voilà qui va bien, Monsieur : je suis ravi de vous voir raisonnable.<br />
<br />
Lucas<br />
Vous me boutez la joie au coeur, quand je vous voi parler comme ça.<br />
<br />
Valère<br />
Je vous demande pardon de toute mon âme.</p>
<p>
Lucas<br />
Je vous demandons excuse de la libarté que j'avons prise.<br />
<br />
Sganarelle, à part.<br />
Ouais ! seroit-ce bien moi qui me tromperais, et serais-je devenu médecin sans m'en être aperçu ?<br />
<br />
Valère<br />
Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes ; et vous verrez assurément que vous en serez satisfait.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Mais, Messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes ? Est-il bien assuré que je sois médecin ?<br />
<br />
Lucas<br />
Oui, par ma figué !<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tout de bon ?<br />
<br />
Valère<br />
Sans doute.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Diable emporte si je le savois !</p>
<p>
Valère<br />
Comment ? vous êtes le plus habile médecin du monde.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ah ! ah !<br />
<br />
Lucas<br />
Un médecin qui a gari je ne sai combien de maladies.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Tudieu !<br />
<br />
Valère<br />
Une femme étoit tenue pour morte il y avoit six heures ; elle étoit prête à ensevelir, lorsque, avec une goutte de quelque chose, vous la fîtes revenir et marcher d'abord par la chambre.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Peste !<br />
<br />
Lucas<br />
Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de quoi il eut la tête, les jambes et les bras cassés ; et vous, avec je ne sai quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses pieds ; et s'en fut jouer à la fossette.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Diantre !</p>
<p>
Valère<br />
Enfin, Monsieur, vous aurez contentement avec nous ; et vous gagnerez ce que vous voudrez, en vous laissant conduire où nous prétendons vous mener.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Je gagnerai ce que je voudrai ?<br />
<br />
Valère<br />
Oui.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ah ! je suis médecin, sans contredit : je l'avois oublié : mais je m'en ressouviens. De quoi est-il question ? Où faut-il se transporter ?<br />
<br />
Valère<br />
Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu la parole.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Ma foi ! je ne l'ai pas trouvée.<br />
<br />
Valère<br />
Il aime à rire. Allons, Monsieur.<br />
<br />
Sganarelle<br />
Sans une robe de médecin ?</p>
<p>
Valère<br />
Nous en prendrons une.<br />
<br />
Sganarelle, présentant sa bouteille à Valère.<br />
Tenez cela, vous : voilà où je mets mes juleps.<br />
(Puis se tournant vers Lucas en crachant.)<br />
Vous, marchez là-dessus, par ordonnance du médecin.<br />
<br />
Lucas<br />
Palsanguenne ! velà un médecin qui me plaît : je pense qu'il réussira, car il est bouffon.</p>
</div>
<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="791-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Introduction.cahier">< Introduction</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="790-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="791-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="794-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">Acte 2 ></a></td>
</tr>
</tbody>
</table>


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Texte intégral - Le Médecin Malgrè Lui de Molière - Introduction

<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="790-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="791-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="794-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">Acte 1 ></a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>
<u>Le Médecin Malgrè Lui</u> de Molière, Comédie<br />
Représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre du Palais-Royal le vendredi 6ème du mois d'août 1666 par la Troupe du Roi.</p>
<h4>
Personnages</h4>
<ul>
<li>
Sganarelle, mari de Martine.</li>
<li>
Martine, femme de Sganarelle.</li>
<li>
M. Robert, voisin de Sganarelle.</li>
<li>
Valère, domestique de Géronte.</li>
<li>
Lucas, mari de Jacqueline.</li>
<li>
Géronte, père de Lucinde.</li>
<li>
Jacqueline, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas.</li>
<li>
Lucinde, fille de Géronte.</li>
<li>
Léandre, amant de Lucinde.</li>
<li>
Thibaut, père de Perrin.</li>
<li>
Perrin, fils de Thibaut, paysan.</li>
</ul>
<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="790-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="791-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="794-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">Acte 1 ></a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>
 </p>
<p>
 </p>



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Texte intégral - Le Médecin Malgrè Lui de Molière - Sommaire

<p>
<ins>Le Médecin Malgrè Lui</ins> de <a href="767-Biographie-de-Moliere.cahier">Molière</a>, est une comédie datant de 1666. C'est une pièce relativement courte où l'on retrouve tous les classiques de Molière : le mari et sa femme, la figure du père, la fille et son amant, les médecins, et bien sûr la nourrice ! Plusieurs ressources sont à votre disposition sur la Bnbox pour en savoir plus sur cette pièce de théâtre : un résumé scène par scène, ainsi que le texte intégral de l'oeuvre à lire sur place, ou à télécharger au format ePub ou PDF.</p>
<h4>
Résumé scène par scène</h4>
<br />
<ul>
<li>
<a href="758-Resume---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere.cahier">Résumé scène par scène du Médecin Malgrè Lui</a></li>
</ul>
<h4>
Texte intégral</h4>
<br />
<h5>
A lire sur place</h5>
<br />
<ul>
<li>
<a href="790-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a> (vous y êtes !!)</li>
<li>
<a href="791-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a></li>
<li>
<a href="792-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-1.cahier">Acte I</a></li>
<li>
<a href="793-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-2.cahier">Acte II</a></li>
<li>
<a href="794-Texte-integral---Le-Medecin-Malgre-Lui-de-Moliere---Acte-3.cahier">Acte III</a></li>
</ul>
<p>
 </p>
<h5>
A télécharger</h5>
<br />
<table class="bn_tableau">
<thead>
<tr>
<th>
QRcode</th>
<th>
Lien de téléchargement</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>
<img alt="QRCode de téléchargement" src="document/cahier/qrcode_Le-medecin-malgre-lui-pdf.png" /></td>
<td style="vertical-align: top;">
<strong>Au format PDF :</strong><br />
<a href="document/cahier/Texte-integral_Le-medecin-malgre-lui_Moliere.pdf">PDF - Le Médecin Malgrè Lui de Molière - Texte intégral</a></td>
</tr>
<tr>
<td>
<img alt="QRCode de téléchargement" src="document/cahier/qrcode_Le-medecin-malgre-lui-epub.png" /></td>
<td style="vertical-align: top;">
<strong>Au format eBook:</strong><br />
<a href="document/cahier/Texte-integral_Le-medecin-malgre-lui_Moliere.epub">EPUB- Le Médecin Malgrè Lui de Molière - Texte intégral</a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>
 </p>
<p>
 </p>



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Texte intégral - L'Avare de Molière - Sommaire

<p>
<ins>L'Avare</ins> de <a href="767-Biographie-de-Moliere.cahier">Molière</a>, est une comédie datant de 1668. Plusieurs ressources sont à votre disposition sur la Bnbox pour en savoir plus sur cette pièce de théâtre : un résumé scène par scène, ainsi que le texte intégral de l'oeuvre à lire sur place, ou à télécharger.</p>
<h4>
Résumé scène par scène</h4>
<br />
<ul>
<li>
<a href="38-Resume--L-Avare.cahier">Résumé scène par scène de l'Avare</a></li>
</ul>
<h4>
Texte intégral</h4>
<br />
<h5>
A lire sur place</h5>
<br />
<ul>
<li>
<a href="789-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a> (vous y êtes !!)</li>
<li>
<a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a></li>
<li>
<a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">Acte I</a></li>
<li>
<a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">Acte II</a></li>
<li>
<a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">Acte III</a></li>
<li>
<a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">Acte IV</a></li>
<li>
<a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">Acte V</a></li>
</ul>
<br />
<h5>
A télécharger</h5>
<table class="bn_tableau">
<thead>
<tr>
<th>
QRcode</th>
<th>
Lien de téléchargement</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>
<img alt="QRCode de téléchargement" src="document/cahier/qrcode_avare-pdf.png" /></td>
<td style="vertical-align: top;">
<strong>Au format PDF :</strong><br />
<a href="document/cahier/Texte-integral_LAvare_Moliere.pdf">PDF - L'Avare de Molière - Texte intégral</a></td>
</tr>
<tr>
<td>
<img alt="QRCode de téléchargement" src="document/cahier/qrcode_avare-epub.png" /></td>
<td style="vertical-align: top;">
<strong>Au format eBook:</strong><br />
<a href="document/cahier/Texte-integral_LAvare_Moliere.epub">EPUB- L'Avre de Molière - Texte intégral</a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>
 </p>
<p>
 </p>

Texte intégral - L'Avare de Molière - Acte 5

<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">"lt; Acte IV</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="789-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a>, <a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">4</a>, <a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">5</a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="body">
<h4>
Acte V</h4>
<br />
<h5>
Sc"egrave;ne I</h5>
<p>
<em>Harpagon, Le Commissaire, son Clerc</em><br />
<br />
Le Commissaire<br />
Laissez"minus;moi faire : je sais mon m"eacute;tier, Dieu merci. Ce n"#39;est pas d"#39;aujourd"#39;hui que je me m"ecirc;le de d"eacute;couvrir des vols ; et je voudrois avoir autant de sacs de mille francs que j"#39;ai fait pendre de personnes.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tous les magistrats sont int"eacute;ress"eacute;s "agrave; prendre cette affaire en main ; et si l"#39;on ne me fait retrouver mon argent, je demanderai justice de la justice.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Il faut faire toutes les poursuites requises. Vous dites qu"#39;il y avoit dans cette cassette... ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Dix mille "eacute;cus bien compt"eacute;s.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Dix mille "eacute;cus !<br />
<br />
Harpagon<br />
Dix mille "eacute;cus.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Le vol est consid"eacute;rable.</p>
<p>
Harpagon<br />
Il n"#39;y a point de supplice assez grand pour l"#39;"eacute;normit"eacute; de ce crime ; et s"#39;il demeure impuni, les choses les plus sacr"eacute;es ne sont plus en s"ucirc;ret"eacute;.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
En quelles esp"egrave;ces "eacute;toit cette somme ?<br />
<br />
Harpagon<br />
En bons louis d"#39;or et pistoles bien tr"eacute;buchantes.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Qui soup"ccedil;onnez"minus;vous de ce vol ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Tout le monde ; et je veux que vous arr"ecirc;tiez prisonniers la ville et les faubourgs.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Il faut, si vous m"#39;en croyez, n"#39;effaroucher personne, et t"acirc;cher doucement d"#39;attraper quelques preuves, afin de proc"eacute;der apr"egrave;s par la rigueur au recouvrement des deniers qui vous ont "eacute;t"eacute; pris.</p>
<h5>
Sc"egrave;ne II</h5>
<p>
<br />
<em>Ma"icirc;tre Jacques, Harpagon, Le Commissaire, Son Clerc</em><br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques, au bout du th"eacute;"acirc;tre, en se retournant du c"ocirc;t"eacute; dont il sort.<br />
Je m"#39;en vais revenir. Qu"#39;on me l"#39;"eacute;gorge tout "agrave; l"#39;heure ; qu"#39;on me lui fasse griller les pieds, qu"#39;on me le mette dans l"#39;eau bouillante, et qu"#39;on me le pende au plancher.<br />
<br />
Harpagon<br />
Qui ? celui qui m"#39;a d"eacute;rob"eacute; ?<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Je parle d"#39;un cochon de lait que votre intendant me vient d"#39;envoyer, et je veux vous l"#39;accommoder "agrave; ma fantaisie.<br />
<br />
Harpagon<br />
Il n"#39;est pas question de cela ; et voil"agrave; Monsieur, "agrave; qui il faut parler d"#39;autre chose.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Ne vous "eacute;pouvantez point. Je suis homme "agrave; ne vous point scandaliser, et les choses iront dans la douceur.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Monsieur est de votre soup"eacute; ?</p>
<p>
Le Commissaire<br />
Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher "agrave; votre ma"icirc;tre.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Ma foi ! Monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et je vous traiterai du mieux qu"#39;il me sera possible.<br />
<br />
Harpagon<br />
Ce n"#39;est pas l"agrave; l"#39;affaire.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Si je ne vous fais pas aussi bonne ch"egrave;re que je voudrois, c"#39;est la faute de Monsieur notre intendant, qui m"#39;a rogn"eacute; les ailes avec les ciseaux de son "eacute;conomie.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tra"icirc;tre, il s"#39;agit d"#39;autre chose que de souper ; et je veux que tu me dises des nouvelles de l"#39;argent qu"#39;on m"#39;a pris.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
On vous a pris de l"#39;argent ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui, coquin ; et je m"#39;en vais te pendre, si tu ne me le rends.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Mon Dieu ! ne le maltraitez point. Je vois "agrave; sa mine qu"#39;il est honn"ecirc;te homme, et que sans se faire mettre en prison, il vous d"eacute;couvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose, il ne vous sera fait aucun mal, et vous serez r"eacute;compens"eacute; comme il faut par votre ma"icirc;tre. On lui a pris aujourd"#39;hui son argent, et il n"#39;est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques, "agrave; part.<br />
Voici justement ce qu"#39;il me faut pour me venger de notre intendant : depuis qu"#39;il est entr"eacute; c"eacute;ans, il est le favori, on n"#39;"eacute;coute que ses conseils, et j"#39;ai aussi sur le coeur les coups de b"acirc;ton de tant"ocirc;t.<br />
<br />
Harpagon<br />
Qu"#39;as"minus;tu "agrave; ruminer ?<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Laissez"minus;le faire : il se pr"eacute;pare "agrave; vous contenter, et je vous ai bien dit qu"#39;il "eacute;toit honn"ecirc;te homme.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je crois que c"#39;est Monsieur votre cher intendant qui a fait le coup.<br />
<br />
Harpagon<br />
Val"egrave;re ?<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Oui.</p>
<p>
Harpagon<br />
Lui, qui me paro"icirc;t si fid"egrave;le ?<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Lui"minus;m"ecirc;me. Je crois que c"#39;est lui qui vous a d"eacute;rob"eacute;.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et sur quoi le crois"minus;tu ?<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Sur quoi ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Je le crois... sur ce que je le crois.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Mais il est n"eacute;cessaire de dire les indices que vous avez.<br />
<br />
Harpagon<br />
L"#39;as"minus;tu vu r"ocirc;der autour du lieu o"ugrave; j"#39;avois mis mon argent ?<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Oui, vraiment. O"ugrave; "eacute;toit"minus;il votre argent ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Dans le jardin.</p>
<p>
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Justement : je l"#39;ai vu r"ocirc;der dans le jardin. Et dans quoi est"minus;ce que cet argent "eacute;toit ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Dans une cassette.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Voil"agrave; l"#39;affaire : je lui ai vu une cassette.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et cette cassette, comment est"minus;elle faite ? Je verrai bien si c"#39;est la mienne.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Comment elle est faite ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Elle est faite... elle est faite comme une cassette.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Cela s"#39;entend. Mais d"eacute;peignez"minus;la un peu, pour voir.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
C"#39;est une grande cassette.</p>
<p>
Harpagon<br />
Celle qu"#39;on m"#39;a vol"eacute;e est petite.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Eh ! oui, elle est petite, si on le veut prendre par l"agrave; ; mais je l"#39;appelle grande pour ce qu"#39;elle contient.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Et de quelle couleur est"minus;elle ?<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
De quelle couleur ?<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Oui.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Elle est de couleur... l"agrave;, d"#39;une certaine couleur... Ne sauriez"minus;vous m"#39;aider "agrave; dire ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Euh ?<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
N"#39;est"minus;elle pas rouge ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Non, grise.</p>
<p>
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Eh ! oui, gris"minus;rouge : c"#39;est ce que je voulois dire.<br />
<br />
Harpagon<br />
Il n"#39;y a point de doute : c"#39;est elle assur"eacute;ment. Ecrivez, Monsieur, "eacute;crivez sa d"eacute;position. Ciel ! "agrave; qui d"eacute;sormais se fier ? Il ne faut plus jurer de rien ; et je crois apr"egrave;s cela que je suis homme "agrave; me voler moi"minus;m"ecirc;me.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Monsieur, le voici qui revient. Ne lui allez pas dire au moins que c"#39;est moi qui vous ai d"eacute;couvert cela.</p>
<h5>
Sc"egrave;ne III</h5>
<p>
<br />
<em>Val"egrave;re, Harpagon, le Commissaire, Son Clerc, Ma"icirc;tre Jacques</em><br />
<br />
Harpagon<br />
Approche : viens confesser l"#39;action la plus noire, l"#39;attentat le plus horrible qui jamais ait "eacute;t"eacute; commis.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Que voulez"minus;vous, Monsieur ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment, tra"icirc;tre, tu ne rougis pas de ton crime ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
De quel crime voulez"minus;vous donc parler ?<br />
<br />
Harpagon<br />
De quel crime je veux parler, inf"acirc;me ! comme si tu ne savois pas ce que je veux dire. C"#39;est en vain que tu pr"eacute;tendrois de le d"eacute;guiser : l"#39;affaire est d"eacute;couverte, et l"#39;on vient de m"#39;apprendre tout. Comment abuser ainsi de ma bont"eacute;, et s"#39;introduire expr"egrave;s chez moi pour me trahir ? pour me jouer un tour de cette nature ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Monsieur, puisqu"#39;on vous a d"eacute;couvert tout, je ne veux point chercher de d"eacute;tours et vous nier la chose.</p>
<p>
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Oh ! oh ! aurois"minus;je devin"eacute; sans y penser ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
C"#39;"eacute;toit mon dessein de vous en parler, et je voulois attendre pour cela des conjonctures favorables ; mais puisqu"#39;il est ainsi, je vous conjure de ne vous point f"acirc;cher, et de vouloir bien entendre mes raisons.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et quelles belles raisons peux"minus;tu me donner, voleur inf"acirc;me ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Ah ! Monsieur, je n"#39;ai pas m"eacute;rit"eacute; ces noms. Il est vrai que j"#39;ai commis une offense envers vous ; mais, apr"egrave;s tout, ma faute est pardonnable.<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment, pardonnable ? Un guet"minus;apens ? Un assassinat de la sorte ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
De gr"acirc;ce, ne vous mettez point en col"egrave;re. Quand vous m"#39;aurez ou"iuml;, vous verrez que le mal n"#39;est pas si grand que vous le faites.<br />
<br />
Harpagon<br />
Le mal n"#39;est pas si grand que je le fais ! Quoi ? Mon sang, mes entrailles, pendard ?</p>
<p>
Val"egrave;re<br />
Votre sang, Monsieur, n"#39;est pas tomb"eacute; dans de mauvaises mains. Je suis d"#39;une condition "agrave; ne lui point faire de tort, et il n"#39;y a rien en tout ceci que je ne puisse bien r"eacute;parer.<br />
<br />
Harpagon<br />
C"#39;est bien mon intention, et que tu me restitues ce que tu m"#39;as ravi.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Votre honneur, Monsieur, sera pleinement satisfait.<br />
<br />
Harpagon<br />
Il n"#39;est pas question d"#39;honneur l"agrave; dedans. Mais, dis"minus;moi, qui t"#39;a port"eacute; "agrave; cette action ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
H"eacute;las ! me le demandez"minus;vous ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui, vraiment, je te le demande.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu"#39;il fait faire : l"#39;Amour.<br />
<br />
Harpagon<br />
L"#39;Amour ?</p>
<p>
Val"egrave;re<br />
Oui.<br />
<br />
Harpagon<br />
Bel amour, bel amour, ma foi ! l"#39;amour de mes louis d"#39;or.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Non, Monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m"#39;ont tent"eacute; ; ce n"#39;est pas cela qui m"#39;a "eacute;bloui, et je proteste de ne pr"eacute;tendre rien "agrave; tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j"#39;ai.<br />
<br />
Harpagon<br />
Non ferai, de par tous les diables ! je ne te le laisserai pas. Mais voyez quelle insolence de vouloir retenir le vol qu"#39;il m"#39;a fait !<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Appelez"minus;vous cela un vol ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Si je l"#39;appelle un vol ? Un tr"eacute;sor comme celui"minus;l"agrave; !<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
C"#39;est un tr"eacute;sor, il est vrai, et le plus pr"eacute;cieux que vous ayez sans doute ; mais ce ne sera pas le perdre que de me le laisser. Je vous le demande "agrave; genoux, ce tr"eacute;sor plein de charmes ; et pour bien faire, il faut que vous me l"#39;accordiez.</p>
<p>
Harpagon<br />
Je n"#39;en ferai rien. Qu"#39;est"minus;ce "agrave; dire cela ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait serment de ne nous point abandonner.<br />
<br />
Harpagon<br />
Le serment est admirable, et la promesse plaisante !<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Oui, nous nous sommes engag"eacute;s d"#39;"ecirc;tre l"#39;un "agrave; l"#39;autre "agrave; jamais.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je vous emp"ecirc;cherai bien, je vous assure.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Rien que la mort ne nous peut s"eacute;parer.<br />
<br />
Harpagon<br />
C"#39;est "ecirc;tre bien endiabl"eacute; apr"egrave;s mon argent.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Je vous ai d"eacute;j"agrave; dit, Monsieur, que ce n"#39;"eacute;toit point l"#39;int"eacute;r"ecirc;t qui m"#39;avoit pouss"eacute; "agrave; faire ce que j"#39;ai fait. Mon coeur n"#39;a point agi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m"#39;a inspir"eacute; cette r"eacute;solution.</p>
<p>
Harpagon<br />
Vous verrez que c"#39;est par charit"eacute; chr"eacute;tienne qu"#39;il veut avoir mon bien ; mais j"#39;y donnerai bon ordre ; et la justice, pendard effront"eacute;, me va faire raison de tout.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Vous en userez comme vous voudrez, et me voil"agrave; pr"ecirc;t "agrave; souffrir toutes les violences qu"#39;il vous plaira ; mais je vous prie de croire, au moins, que, s"#39;il y a du mal, ce n"#39;est que moi qu"#39;il en faut accuser, et que votre fille en tout ceci n"#39;est aucunement coupable.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je le crois bien, vraiment ; il seroit fort "eacute;trange que ma fille e"ucirc;t tremp"eacute; dans ce crime. Mais je veux ravoir mon affaire, et que tu me confesses en quel endroit tu me l"#39;as enlev"eacute;e.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Moi ? je ne l"#39;ai point enlev"eacute;e, et elle est encore chez vous.<br />
<br />
Harpagon<br />
O ma ch"egrave;re cassette ! Elle n"#39;est point sortie de ma maison ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Non, Monsieur<br />
<br />
Harpagon<br />
H"eacute; ! dis"minus;moi donc un peu : tu n"#39;y as point touch"eacute; ?</p>
<p>
Val"egrave;re<br />
Moi, y toucher ? Ah ! vous lui faites tort, aussi bien qu"#39;"agrave; moi ; et c"#39;est d"#39;une ardeur toute pure et respectueuse que j"#39;ai br"ucirc;l"eacute; pour elle.<br />
<br />
Harpagon<br />
Br"ucirc;l"eacute; pour ma cassette !<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
J"#39;aimerois mieux mourir que de lui avoir fait paro"icirc;tre aucune pens"eacute;e offensante : elle est trop sage et trop honn"ecirc;te pour cela.<br />
<br />
Harpagon<br />
Ma cassette trop honn"ecirc;te !<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Tous mes desirs se sont born"eacute;s "agrave; jouir de sa vue ; et rien de criminel n"#39;a profan"eacute; la passion que ses beaux yeux m"#39;ont inspir"eacute;e.<br />
<br />
Harpagon<br />
Les beaux yeux de ma cassette ! Il parle d"#39;elle comme un amant d"#39;une ma"icirc;tresse.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Dame Claude, Monsieur, sait la v"eacute;rit"eacute; de cette aventure, et elle vous peut rendre t"eacute;moignage...</p>
<p>
Harpagon<br />
Quoi ? ma servante est complice de l"#39;affaire ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Oui, Monsieur, elle a "eacute;t"eacute; t"eacute;moin de notre engagement ; et c"#39;est apr"egrave;s avoir connu l"#39;honn"ecirc;tet"eacute; de ma flamme, qu"#39;elle m"#39;a aid"eacute; "agrave; persuader votre fille de me donner sa foi, et recevoir la mienne.<br />
<br />
Harpagon<br />
Eh ? Est"minus;ce que la peur de la justice le fait extravaguer ? Que nous brouilles"minus;tu ici de ma fille ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Je dis, Monsieur, que j"#39;ai eu toutes les peines du monde "agrave; faire consentir sa pudeur "agrave; ce que vouloit mon amour.<br />
<br />
Harpagon<br />
La pudeur de qui ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
De votre fille ; et c"#39;est seulement depuis hier qu"#39;elle a pu se r"eacute;soudre "agrave; nous signer mutuellement une promesse de mariage.<br />
<br />
Harpagon<br />
Ma fille t"#39;a sign"eacute; une promesse de mariage !</p>
<p>
Val"egrave;re<br />
Oui, Monsieur, comme de ma part je lui en ai sign"eacute; une.<br />
<br />
Harpagon<br />
O Ciel ! autre disgr"acirc;ce !<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Ecrivez, Monsieur, "eacute;crivez.<br />
<br />
Harpagon<br />
Rengr"eacute;gement de mal ! surcro"icirc;t de d"eacute;sespoir ! Allons, Monsieur, faites le d"ucirc; de votre charge, et dressez"minus;lui"minus;moi son proc"egrave;s, comme larron, et comme suborneur.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Ce sont des noms qui ne me sont point dus ; et quand on saura qui je suis...</p>
<h5>
Sc"egrave;ne IV</h5>
<p>
<br />
<em>Elise, Mariane, Frosine, Harpagon, Val"egrave;re, Ma"icirc;tre Jacques, Le Commissaire, Son Clerc</em><br />
<br />
Harpagon<br />
Ah ! fille sc"eacute;l"eacute;rate ! fille indigne d"#39;un p"egrave;re comme moi ! c"#39;est ainsi que tu pratiques les le"ccedil;ons que je t"#39;ai donn"eacute;es ? Tu te laisses prendre d"#39;amour pour un voleur inf"acirc;me, et tu lui engages ta foi sans mon consentement ? Mais vous serez tromp"eacute;s l"#39;un et l"#39;autre. Quatre bonnes murailles me r"eacute;pondront de ta conduite ; et une bonne potence me fera raison de ton audace.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Ce ne sera point votre passion qui jugera l"#39;affaire ; et l"#39;on m"#39;"eacute;coutera, au moins, avant que de me condamner.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je me suis abus"eacute; de dire une potence, et tu seras rou"eacute; tout vif.<br />
<br />
Elise, "agrave; genoux devant son p"egrave;re.<br />
Ah ! mon p"egrave;re, prenez des sentiments un peu plus humains, je vous prie, et n"#39;allez point pousser les choses dans les derni"egrave;res violences du pouvoir paternel. Ne vous laissez point entra"icirc;ner aux premiers mouvements de votre passion, et donnez"minus;vous le temps de consid"eacute;rer ce que vous voulez faire. Prenez la peine de mieux voir celui dont vous vous</p>
<p>
offensez : il est tout autre que vos yeux ne le jugent ; et vous trouverez moins "eacute;trange que je me sois donn"eacute;e "agrave; lui, lorsque vous saurez que sans lui vous ne m"#39;auriez plus il y a longtemps. Oui, mon p"egrave;re, c"#39;est celui qui me sauva de ce grand p"eacute;ril que vous savez que je courus dans l"#39;eau, et "agrave; qui<br />
vous devez la vie de cette m"ecirc;me fille dont...<br />
<br />
Harpagon<br />
Tout cela n"#39;est rien ; et il valoit bien mieux pour moi qu"#39;il te laiss"acirc;t noyer que de faire ce qu"#39;il a fait.<br />
<br />
Elise<br />
Mon p"egrave;re, je vous conjure, par l"#39;amour paternel, de me...<br />
<br />
Harpagon<br />
Non, non, je ne veux rien entendre ; et il faut que la justice fasse son devoir.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Tu me payeras mes coups de b"acirc;ton.<br />
<br />
Frosine<br />
Voici un "eacute;trange embarras.</p>
<h5>
Sc"egrave;ne V</h5>
<p>
<br />
<em>Anselme, Harpagon, Elise, Mariane, Frosine, Val"egrave;re, Ma"icirc;tre Jacques, le Commissaire, Son Clerc</em><br />
<br />
Anselme<br />
Qu"#39;est"minus;ce, seigneur Harpagon ? je vous vois tout "eacute;mu.<br />
<br />
Harpagon<br />
Ah ! seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortun"eacute; de tous les hommes ; et voici bien du trouble et du d"eacute;sordre au contrat que vous venez faire ? On m"#39;assassine dans le bien, on m"#39;assassine dans l"#39;honneur ; et voil"agrave; un tra"icirc;tre, un sc"eacute;l"eacute;rat, qui a viol"eacute; tous les droits les plus saints, qui s"#39;est coul"eacute; chez moi sous le titre de domestique, pour me d"eacute;rober mon argent et pour me suborner ma fille.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Qui songe "agrave; votre argent, dont vous me faites un galimatias ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui, ils se sont donn"eacute; l"#39;un et l"#39;autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde, seigneur Anselme, et c"#39;est vous qui devez vous rendre partie contre lui, et faire toutes les poursuites de la justice, pour vous venger de son insolence.</p>
<p>
Anselme<br />
Ce n"#39;est pas mon dessein de me faire "eacute;pouser par force, et de rien pr"eacute;tendre "agrave; un coeur qui se seroit donn"eacute; ; mais pour vos int"eacute;r"ecirc;ts, je suis pr"ecirc;t "agrave; les embrasser ainsi que les miens propres.<br />
<br />
Harpagon<br />
Voil"agrave; Monsieur qui est un honn"ecirc;te commissaire, qui n"#39;oubliera rien, "agrave; ce qu"#39;il m"#39;a dit, de la fonction de son office. Chargez"minus;le comme il faut, Monsieur, et rendez les choses bien criminelles.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j"#39;ai pour votre fille ; et le supplice o"ugrave; vous croyez que je puisse "ecirc;tre condamn"eacute; pour notre engagement, lorsqu"#39;on saura ce que je suis...<br />
<br />
Harpagon<br />
Je me moque de tous ces contes ; et le monde aujourd"#39;hui n"#39;est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs, qui tirent avantage de leur obscurit"eacute;, et s"#39;habillent insolemment du premier nom illustre qu"#39;ils<br />
s"#39;avisent de prendre.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Sachez que j"#39;ai le coeur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point "agrave; moi, et que tout Naples<br />
peut rendre t"eacute;moignage de ma naissance.</p>
<p>
Anselme<br />
Tout beau ! prenez garde "agrave; ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez ; et vous parlez devant un homme "agrave; qui tout Naples est connu, et qui peut ais"eacute;ment voir clair dans l"#39;histoire que vous ferez.<br />
<br />
Val"egrave;re, en mettant fi"egrave;rement son chapeau.<br />
Je ne suis point homme "agrave; rien craindre, et si Naples vous est connu, vous savez qui "eacute;toit Dom Thomas d"#39;Alburcy.<br />
<br />
Anselme<br />
Sans doute, je le sais ; et peu de gens l"#39;ont connu mieux que moi.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je ne me soucie ni de Dom Thomas ni de Dom Martin.<br />
<br />
Anselme<br />
De gr"acirc;ce, laissez"minus;le parler, nous verrons ce qu"#39;il en veut dire.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Je veux dire que c"#39;est lui qui m"#39;a donn"eacute; le jour.<br />
<br />
Anselme<br />
Lui ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Oui.</p>
<p>
Anselme<br />
Allez ; vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire, qui vous puisse mieux r"eacute;ussir, et ne pr"eacute;tendez pas vous sauver sous cette imposture.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Songez "agrave; mieux parler. Ce n"#39;est point une imposture ; et je n"#39;avance rien qu"#39;il ne me soit ais"eacute; de justifier.<br />
<br />
Anselme<br />
Quoi ? vous osez vous dire fils de Dom Thomas d"#39;Alburcy ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Oui, je l"#39;ose ; et je suis pr"ecirc;t de soutenir cette v"eacute;rit"eacute; contre qui que ce soit.<br />
<br />
Anselme<br />
L"#39;audace est merveilleuse. Apprenez, pour vous confondre, qu"#39;il y a seize ans pour le moins que l"#39;homme dont vous nous parlez p"eacute;rit sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant d"eacute;rober leur vie aux cruelles pers"eacute;cutions qui ont accompagn"eacute; les d"eacute;sordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Oui ; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, "acirc;g"eacute; de sept ans, avec un domestique, fut sauv"eacute; de ce naufrage par un vaisseau espagnol, et que ce fils sauv"eacute; est</p>
<p>
celui qui vous parle ; apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touch"eacute; de ma fortune, prit amiti"eacute; pour moi ; qu"#39;il me fit "eacute;lever comme son propre fils, et que les armes furent mon emploi d"egrave;s que je m"#39;en trouvai capable ; que j"#39;ai su depuis peu que mon p"egrave;re n"#39;"eacute;toit point mort, comme je l"#39;avois toujours cru ; que passant ici pour l"#39;aller chercher, une aventure, par le Ciel concert"eacute;e, me fit voir la charmante Elise ; que cette vue me rendit esclave de ses beaut"eacute;s ; et que la violence de mon amour, et les s"eacute;v"eacute;rit"eacute;s de son p"egrave;re, me firent prendre la r"eacute;solution de m"#39;introduire dans son logis, et d"#39;envoyer un autre "agrave; la qu"ecirc;te de mes parents.<br />
<br />
Anselme<br />
Mais quels t"eacute;moignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez b"acirc;tie sur une v"eacute;rit"eacute; ?<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Le capitaine espagnol ; un cachet de rubis qui "eacute;toit "agrave; mon p"egrave;re ; un bracelet d"#39;agate que ma m"egrave;re m"#39;avoit mis au bras ; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.<br />
<br />
Mariane<br />
H"eacute;las ! "agrave; vos paroles je puis ici r"eacute;pondre, moi, que vous n"#39;imposez point ; et tout ce que vous dites me fait conno"icirc;tre clairement que vous "ecirc;tes mon fr"egrave;re.</p>
<p>
Val"egrave;re<br />
Vous ma soeur ?<br />
<br />
Mariane<br />
Oui. Mon coeur s"#39;est "eacute;mu d"egrave;s le moment que vous avez ouvert la bouche ; et notre m"egrave;re, que vous allez ravir, m"#39;a mille fois entretenue des disgr"acirc;ces de notre famille. Le Ciel ne nous fit point aussi p"eacute;rir dans ce triste naufrage ; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre libert"eacute; ; et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma m"egrave;re et moi, sur un d"eacute;bris de notre vaisseau. Apr"egrave;s dix ans d"#39;esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre libert"eacute;, et nous retourn"acirc;mes dans Naples, o"ugrave; nous trouv"acirc;mes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre p"egrave;re. Nous pass"acirc;mes "agrave; G"ecirc;nes, o"ugrave; ma m"egrave;re alla ramasser quelques malheureux restes d"#39;une succession qu"#39;on avoit d"eacute;chir"eacute;e ; et de l"agrave;, fuyant la barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, o"ugrave; elle n"#39;a presque v"eacute;cu que d"#39;une vie languissante.<br />
<br />
Anselme<br />
O Ciel ! quels sont les traits de ta puissance ! et que tu fais bien voir qu"#39;il n"#39;appartient qu"#39;"agrave; toi de faire des miracles ! Embrassez"minus;moi, mes enfants, et m"ecirc;lez tous deux vos transports "agrave; ceux de votre p"egrave;re.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Vous "ecirc;tes notre p"egrave;re ?</p>
<p>
Mariane<br />
C"#39;est vous que ma m"egrave;re a tant pleur"eacute; ?<br />
<br />
Anselme<br />
Oui, ma fille, oui, mon fils, je suis Dom Thomas d"#39;Alburcy, que le Ciel garantit des ondes avec tout l"#39;argent qu"#39;il portoit, et qui vous ayant tous crus morts durant plus de seize ans, se pr"eacute;paroit, apr"egrave;s de longs voyages, "agrave; chercher dans l"#39;hymen d"#39;une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de s"ucirc;ret"eacute; que j"#39;ai vu pour ma vie "agrave; retourner "agrave; Naples, m"#39;a fait y renoncer pour toujours ; et ayant su trouver moyen d"#39;y faire vendre ce que j"#39;avois, je me suis habitu"eacute; ici, o"ugrave;, sous le nom d"#39;Anselme, j"#39;ai voulu m"#39;"eacute;loigner les chagrins de cet autre nom qui m"#39;a caus"eacute; tant de traverses.<br />
<br />
Harpagon<br />
C"#39;est l"agrave; votre fils ?<br />
<br />
Anselme<br />
Oui.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je vous prends "agrave; partie, pour me payer dix mille "eacute;cus qu"#39;il m"#39;a vol"eacute;s.<br />
<br />
Anselme<br />
Lui, vous avoir vol"eacute; ?</p>
<p>
Harpagon<br />
Lui"minus;m"ecirc;me.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Qui vous dit cela ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Ma"icirc;tre Jacques.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
C"#39;est toi qui le dis ?<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
Vous voyez que je ne dis rien.<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui : voil"agrave; Monsieur le Commissaire qui a re"ccedil;u sa d"eacute;position.<br />
<br />
Val"egrave;re<br />
Pouvez"minus;vous me croire capable d"#39;une action si l"acirc;che ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent.</p>
<h5>
Sc"egrave;ne VI</h5>
<p>
<br />
<em>Cl"eacute;ante, Val"egrave;re, Mariane, Elise, Frosine, Harpagon, Anselme, Ma"icirc;tre Jacques, La Fl"egrave;che, Le commissaire, Son Clerc</em></p>
<p>
<br />
Cl"eacute;ante<br />
Ne vous tourmentez point, mon p"egrave;re, et n"#39;accusez personne. J"#39;ai d"eacute;couvert des nouvelles de votre affaire, et je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous r"eacute;soudre "agrave; me laisser "eacute;pouser Mariane, votre argent vous sera rendu.<br />
<br />
Harpagon<br />
O"ugrave; est"minus;il ?<br />
<br />
Cl"eacute;ante<br />
Ne vous en mettez point en peine : il est en lieu dont je r"eacute;ponds, et tout ne d"eacute;pend que de moi. C"#39;est "agrave; vous de me dire "agrave; quoi vous vous d"eacute;terminez ; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane ; ou de perdre votre cassette.<br />
<br />
Harpagon<br />
N"#39;en a"minus;t"minus;on rien "ocirc;t"eacute; ?<br />
<br />
Cl"eacute;ante<br />
Rien du tout. Voyez si c"#39;est votre dessein de souscrire "agrave; ce mariage, et de joindre votre consentement "agrave; celui de sa m"egrave;re, qui lui laisse la libert"eacute; de faire un choix entre nous deux.</p>
<p>
Mariane<br />
Mais vous ne savez pas que ce n"#39;est pas assez que ce consentement, et que le Ciel, avec un fr"egrave;re que vous voyez, vient de me rendre un p"egrave;re dont vous avez "agrave; m"#39;obtenir.<br />
<br />
Anselme<br />
Le Ciel, mes enfants, ne me redonne point "agrave; vous pour "ecirc;tre contraire "agrave; vos voeux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d"#39;une jeune personne tombera sur le fils plut"ocirc;t que sur le p"egrave;re. Allons, ne vous faites point dire ce qu"#39;il n"#39;est pas n"eacute;cessaire d"#39;entendre, et consentez ainsi que moi "agrave; ce double hym"eacute;n"eacute;e.<br />
<br />
Harpagon<br />
Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.<br />
<br />
Cl"eacute;ante<br />
Vous la verrez saine et enti"egrave;re.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je n"#39;ai point d"#39;argent "agrave; donner en mariage "agrave; mes enfants.<br />
<br />
Anselme<br />
H"eacute; bien ! j"#39;en ai pour eux ; que cela ne vous inqui"egrave;te point.<br />
<br />
Harpagon<br />
Vous obligerez"minus;vous "agrave; faire tous les frais de ces deux mariages ?</p>
<p>
Anselme<br />
Oui, je m"#39;y oblige ; "ecirc;tes"minus;vous satisfait ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit.<br />
<br />
Anselme<br />
D"#39;accord. Allons jouir de l"#39;all"eacute;gresse que cet heureux jour nous pr"eacute;sente.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Hol"agrave; ! Messieurs, hol"agrave; ! tout doucement, s"#39;il vous pla"icirc;t : qui me payera mes "eacute;critures ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Nous n"#39;avons que faire de vos "eacute;critures.<br />
<br />
Le Commissaire<br />
Oui ! mais je ne pr"eacute;tends pas, moi, les avoir faites pour rien.<br />
<br />
Harpagon<br />
Pour votre payement, voil"agrave; un homme que je vous donne "agrave; pendre.<br />
<br />
Ma"icirc;tre Jacques<br />
H"eacute;las ! comment faut"minus;il donc faire ? On me donne des coups de b"acirc;ton pour dire vrai, et on me veut pendre pour mentir.</p>
<p>
Anselme<br />
Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.<br />
<br />
Harpagon<br />
Vous payerez donc le Commissaire ?<br />
<br />
Anselme<br />
Soit. Allons vite faire part de notre joie "agrave; votre m"egrave;re.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et moi, voir ma ch"egrave;re cassette.<br />
"nbsp;</p>
<p style="text-align:center;">
FIN</p>
</div>
<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">"lt; Acte IV</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="789-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a>, <a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">4</a>, <a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">5</a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>
"nbsp;</p>

Texte intégral - L'Avare de Molière - Acte 4

<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">< Acte III</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="789-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a>, <a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">4</a>, <a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">5</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">Acte V ></a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="body">
<h4>
Acte IV</h4>
<br />
<h5>
Scène I</h5>
<p>
<em>Cléante, Mariane, Elise, Frosine</em><br />
<br />
Cléante<br />
Rentrons ici, nous serons beaucoup mieux. Il n'y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvons parler librement.<br />
<br />
Elise<br />
Oui, Madame, mon frère m'a fait confidence de la passion qu'il a pour vous. Je sais les chagrins et les déplaisirs que sont capables de causer de pareilles traverses ; et c'est ; je vous assure avec une tendresse extrême que je m'intéresse à votre aventure.<br />
<br />
Mariane<br />
C'est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne comme vous ; et je vous conjure, Madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de m'adoucir les cruautés de la fortune.<br />
<br />
Frosine<br />
Vous êtes, par ma foi ! de malheureuses gens l'un et l'autre, de ne m'avoir point, avant tout ceci, avertie de votre affaire. Je vous aurois sans doute détourné cette inquiétude, et n'aurois point amené les choses où l'on voit qu'elles sont.</p>
<p>
Cléante<br />
Que veux"#8722;tu ? C'est ma mauvaise destinée qui l'a voulu ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions sont les vôtres ?<br />
<br />
Mariane<br />
Hélas ! suis"#8722;je en pouvoir de faire des résolutions ? Et dans la dépendance où je me vois, puis"#8722;je former que des souhaits ?<br />
<br />
Cléante<br />
Point d'autre appui pour moi dans votre coeur que de simples souhaits ? point de pitié officieuse ? point de secourable bonté ? point d'affection agissante ?<br />
<br />
Mariane<br />
Que saurois"#8722;je vous dire ? Mettez"#8722;vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vous"#8722;même : je m'en remets à vous, et je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce qui peut m'être permis par l'honneur et la bienséance.<br />
<br />
Cléante<br />
Hélas ! où me réduisez"#8722;vous, que de me renvoyer à ce que voudront me permettre les fâcheux sentiments d'un rigoureux honneur et d'une scrupuleuse bienséance.</p>
<p>
Mariane<br />
Mais que voulez"#8722;vous que je fasse ? Quand je pourrois passer sur quantité d'égards où notre sexe est obligé, j'ai de la considération pour ma mère. Elle m'a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je ne saurois me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d'elle, employez tous vos soins à gagner son esprit : vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez, je vous en donne la licence, et s'il ne tient qu'à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu moi"#8722;même de tout ce que je sens pour vous.<br />
<br />
Cléante<br />
Frosine, ma pauvre Frosine, voudrois"#8722;tu nous servir ?<br />
<br />
Frosine<br />
Par ma foi ! faut"#8722;il demander ? je le voudrois de tout mon coeur. Vous savez que de mon naturel je suis assez humaine ; le Ciel ne m'a point fait l'âme de bronze, et je n'ai que trop de tendresse à rendre de petits services, quand je vois des gens qui s'entre"#8722;aiment en tout bien et en tout honneur. Que pourrions"#8722;nous faire à ceci ?<br />
<br />
Cléante<br />
Songe un peu, je te prie.<br />
<br />
Mariane<br />
Ouvre"#8722;nous des lumières.</p>
<p>
Elise<br />
Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.<br />
<br />
Frosine<br />
Ceci est assez difficile. Pour votre mère, elle n'est pas tout à fait déraisonnable, et peut"#8722;être pourroit"#8722;on la gagner, et la résoudre à transporter au fils le don qu'elle veut faire au père. Mais le mal que j'y trouve, c'est que votre père est votre père.<br />
<br />
Cléante<br />
Cela s'entend.<br />
<br />
Frosine<br />
Je veux dire qu'il conservera du dépit, si l'on montre qu'on le refuse ; et qu'il ne sera point d'humeur ensuite à donner son consentement à votre mariage. Il faudroit, pour bien faire, que le refus vînt de lui"#8722;même, et tâcher par quelque moyen de le dégoûter de votre personne.<br />
<br />
Cléante<br />
Tu as raison...<br />
<br />
Frosine<br />
Oui, j'ai raison ; je le sais bien. C'est là ce qu'il faudroit ; mais le diantre est d'en pouvoir trouver les moyens. Attendez : si nous avions quelque femme un peu sur l'âge, qui fût de mon talent, et jouât assez bien pour contrefaire</p>
<p>
une dame de qualité, par le moyen d'un train fait à la hâte, et d'un bizarre nom de marquise, ou de vicomtesse, que nous supposerions de la basse Bretagne, j'aurois assez d'adresse pour faire accroire à votre père que ce seroit une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant ; qu'elle seroit éperdument amoureuse de lui, et souhaiteroit de se voir sa femme, jusqu'à lui donner tout son bien par contrat de mariage ; et je ne doute point qu'il ne prêtât l'oreille à la proposition ; car enfin il vous aime fort, je le sais ; mais il aime un peu plus l'argent ; et quand, ébloui de ce leurre, il auroit une fois consenti à ce qui vous touche, il importeroit peu ensuite qu'il se désabusât, en venant à vouloir voir clair aux effets de notre marquise.<br />
<br />
Cléante<br />
Tout cela est fort bien pensé.<br />
<br />
Frosine<br />
Laissez"#8722;moi faire. Je viens de me ressouvenir d'une de mes amies, qui sera notre fait.<br />
<br />
Cléante<br />
Sois assurée, Frosine, de ma reconnoissance, si tu viens à bout de la chose. Mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner votre mère ; c'est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage. Faites"#8722;y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu'il vous sera possible ; servez"#8722;vous de tout le pouvoir que vous donne sur elle</p>
<p>
cette amitié qu'elle a pour vous ; déployez sans réserve les grâces éloquentes, les charmes tout"#8722;puissants que le Ciel a placés dans vos yeux et dans votre bouche ; et n'oubliez rien, s'il vous plaît, de ces tendres paroles, de ces douces prières, et de ces caresses touchantes à qui je suis persuadé qu'on ne sauroit rien refuser.<br />
<br />
Mariane<br />
J'y ferai tout ce que je puis, et n'oublierai aucune chose.</p>
<h5>
Scène II</h5>
<p>
<br />
<em>Harpagon, Cléante, Mariane, Elise, Frosine</em><br />
<br />
Harpagon<br />
Ouais ! mon fils baise la main de sa prétendue belle"#8722;mère, et sa prétendue belle"#8722;mère ne s'en défend pas fort. Y auroit"#8722;il quelque mystère là"#8722;dessous ?<br />
<br />
Elise<br />
Voilà mon père.<br />
<br />
Harpagon<br />
Le carrosse est tout prêt. Vous pouvez partir quand il vous plaira.<br />
<br />
Cléante<br />
Puisque vous n'y allez pas, mon père, je m'en vais les conduire.<br />
<br />
Harpagon<br />
Non, demeurez. Elles iront bien toutes seules ; et j'ai besoin de vous.</p>
<h5>
Scène III</h5>
<p>
<br />
<em>Harpagon, Cléante</em><br />
<br />
Harpagon<br />
O çà, intérêt de belle"#8722;mère à part, que te semble à toi de cette personne ?<br />
<br />
Cléante<br />
Ce qui m'en semble ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit ?<br />
<br />
Cléante<br />
La, la.<br />
<br />
Harpagon<br />
Mais encore ?<br />
<br />
Cléante<br />
A vous en parler franchement, je ne l'ai pas trouvée ici ce que je l'avois crue. Son air est de franche coquette ; sa taille est assez gauche, sa beauté très médiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter ; car belle"#8722;mère pour belle"#8722;mère, j'aime autant celle"#8722;là qu'une autre.</p>
<p>
Harpagon<br />
Tu lui disois tantôt pourtant...<br />
<br />
Cléante<br />
Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c'étoit pour vous plaire.<br />
<br />
Harpagon<br />
Si bien donc que tu n'aurois pas d'inclination pour elle ?<br />
<br />
Cléante<br />
Moi ? point du tout.<br />
<br />
Harpagon<br />
J'en suis fâché ; car cela rompt une pensée qui m'étoit venue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, réflexion sur mon âge ; et j'ai songé qu'on pourra trouver à redire de me voir marier à une si jeune personne. Cette considération m'en faisoit quitter le dessein ; et comme je l'ai fait demander, et que je suis pour elle engagé de parole, je te l'aurois donnée, sans l'aversion que tu témoignes.<br />
<br />
Cléante<br />
A moi ?<br />
<br />
Harpagon<br />
A toi.</p>
<p>
Cléante<br />
En mariage ?<br />
<br />
Harpagon<br />
En mariage.<br />
<br />
Cléante<br />
Ecoutez : il est vrai qu'elle n'est pas fort à mon goût ; mais pour vous faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l'épouser, si vous voulez.<br />
<br />
Harpagon<br />
Moi ? Je suis plus raisonnable que tu ne penses : je ne veux point forcer ton inclination.<br />
<br />
Cléante<br />
Pardonnez"#8722;moi, je me ferai cet effort pour l'amour de vous.<br />
<br />
Harpagon<br />
Non, non ; un mariage ne sauroit être heureux où l'inclination n'est pas.<br />
<br />
Cléante<br />
C'est une chose, mon père, qui peut"#8722;être viendra ensuite ; et l'on dit que l'amour est souvent un fruit du mariage.<br />
<br />
Harpagon<br />
Non : du côté de l'homme, on ne doit point risquer l'affaire, et ce sont des suites fâcheuses, où je n'ai garde de me</p>
<p>
commettre. Si tu avois senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure : je te l'aurois fait épouser, au lieu de moi ; mais cela n'étant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l'épouserai moi"#8722;même.<br />
<br />
Cléante<br />
Hé bien ! mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon coeur, il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l'aime, depuis un jour que je la vis dans une promenade ; que mon dessein étoit tantôt de vous la demander pour femme ; et que rien ne m'a retenu que la déclaration de vos sentiments, et la crainte de vous déplaire.<br />
<br />
Harpagon<br />
Lui avez"#8722;vous rendu visite ?<br />
<br />
Cléante<br />
Oui, mon père.<br />
<br />
Harpagon<br />
Beaucoup de fois ?<br />
<br />
Cléante<br />
Assez, pour le temps qu'il y a.<br />
<br />
Harpagon<br />
Vous a"#8722;t"#8722;on bien reçu ?</p>
<p>
Cléante<br />
Fort bien, mais sans savoir qui j'étois ; et c'est ce qui a fait tantôt la surprise de Mariane.<br />
<br />
Harpagon<br />
Lui avez"#8722;vous déclaré votre passion, et le dessein où vous étiez de l'épouser ?<br />
<br />
Cléante<br />
Sans doute ; et même j'en avois fait à sa mère quelque peu d'ouverture.<br />
<br />
Harpagon<br />
A"#8722;t"#8722;elle écouté, pour sa fille, votre proposition ?<br />
<br />
Cléante<br />
Oui, fort civilement.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et la fille correspond"#8722;elle fort à votre amour ?<br />
<br />
Cléante<br />
Si j'en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu'elle a quelque bonté pour moi.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret ; et voilà justement ce que je demandois. Oh sus ! mon fils, savez"#8722;vous ce qu'il y a ? c'est qu'il faut songer, s'il vous</p>
<p>
plaît, à vous défaire de votre amour ; à cesser toutes vos poursuites auprès d'une personne que je prétends pour moi ; et à vous marier dans peu avec celle qu'on vous destine.<br />
<br />
Cléante<br />
Oui, mon père, c'est ainsi que vous me jouez ! Hé bien ! puisque les choses en sont venues là, je vous déclare, moi, que je ne quitterai point la passion que j'ai pour Mariane, qu'il n'y a point d'extrémité où je ne m'abandonne pour vous disputer sa conquête, et que si vous avez pour vous le consentement d'une mère, j'aurai d'autres secours peut"#8722;être qui combattront pour moi.<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment, pendard ? tu as l'audace d'aller sur mes brisées ?<br />
<br />
Cléante<br />
C'est vous qui allez sur les miennes ; et je suis le premier en date.<br />
<br />
Harpagon<br />
Ne suis"#8722;je pas ton père ? et ne me dois"#8722;tu pas respect !<br />
<br />
Cléante<br />
Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères ; et l'amour ne connoît personne.</p>
<p>
Harpagon<br />
Je te ferai bien me connoître, avec de bons coups de bâton.<br />
<br />
Cléante<br />
Toutes vos menaces ne font rien.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu renonceras à Mariane.<br />
<br />
Cléante<br />
Point du tout.<br />
<br />
Harpagon<br />
Donnez"#8722;moi un bâton tout à l'heure.</p>
<h5>
Scène IV</h5>
<p>
<br />
<em>Maître Jacques, Harpagon, Cléante</em><br />
<br />
Maître Jacques<br />
Eh, eh, eh, Messieurs, qu'est"#8722;ce ci ? à quoi songez"#8722;vous ?<br />
<br />
Cléante<br />
Je me moque de cela.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Ah ! Monsieur, doucement.<br />
<br />
Harpagon<br />
Me parler avec cette impudence !<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Ah ! Monsieur, de grâce.<br />
<br />
Cléante<br />
Je n'en démordrai point.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Hé quoi ? à votre père ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Laisse"#8722;moi faire.</p>
<p>
Maître Jacques<br />
Hé quoi ? à votre fils ? Encore passe pour moi.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je te veux faire toi"#8722;même, maître Jacques, juge de cette affaire, pour montrer comme j'ai raison.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
J'y consens. Eloignez"#8722;vous un peu.<br />
<br />
Harpagon<br />
J'aime une fille, que je veux épouser ; et le pendard a l'insolence de l'aimer avec moi, et d'y prétendre malgré mes ordres.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Ah ! il a tort.<br />
<br />
Harpagon<br />
N'est"#8722;ce pas une chose épouvantable, qu'un fils qui veut entrer en concurrence avec son père ? et ne doit"#8722;il pas, par respect, s'abstenir de toucher à mes inclinations ?<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Vous avez raison. Laissez"#8722;moi lui parler, et demeurez là.<br />
(Il vient trouver Cléante à l'autre bout du théâtre.)</p>
<p>
Cléante<br />
Hé bien ! oui, puisqu'il veut te choisir pour juge, je n'y recule point ; il ne m'importe qui ce soit ; et je veux bien aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre différend.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
C'est beaucoup d'honneur que vous me faites.<br />
<br />
Cléante<br />
Je suis épris d'une jeune personne qui répond à mes voeux, et reçoit tendrement les offres de ma foi ; et mon père s'avise de venir troubler notre amour par la demande qu'il en fait faire.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Il a tort assurément.<br />
<br />
Cléante<br />
N'a"#8722;t"#8722;il point de honte, à son âge, de songer à se marier ? lui sied"#8722;il bien d'être encore amoureux ? et ne devroit"#8722;il pas laisser cette occupation aux jeunes gens ?<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Vous avez raison, il se moque. Laissez"#8722;moi lui dire deux mots. (Il revient à Harpagon.) Hé bien ! votre fils n'est pas si étrange que vous le dites, et il se met à la raison. Il dit qu'il sait le respect qu'il vous doit, qu'il ne s'est emporté que dans la première chaleur, et qu'il ne fera point refus de se soumettre à ce qu'il vous plaira, pourvu que vous vouliez le</p>
<p>
traiter mieux que vous ne faites, et lui donner quelque personne en mariage dont il ait lieu d'être content.<br />
<br />
Harpagon<br />
Ah ! dis"#8722;lui, maître Jacques, que moyennant cela, il pourra espérer toutes choses de moi ; et que, hors Mariane, je lui laisse la liberté de choisir celle qu'il voudra.<br />
<br />
Maître Jacques. Il va au fils.<br />
Laissez"#8722;moi faire. Hé bien ! votre père n'est pas si déraisonnable que vous le faites ; et il m'a témoigné que ce sont vos emportements qui l'ont mis en colère ; qu'il n'en veut seulement qu'à votre manière d'agir, et qu'il sera fort disposé à vous accorder ce que vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur, et lui rendre les déférences, les respects, et les soumissions qu'un fils doit à son père.<br />
<br />
Cléante<br />
Ah ! maître Jacques, tu lui peux assurer que, s'il m'accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis de tous les hommes ; et que jamais je ne ferai aucune chose que par ses volontés.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Cela est fait. Il consent à ce que vous dites.</p>
<p>
Harpagon<br />
Voilà qui va le mieux du monde.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Tout est conclu. Il est content de vos promesses.<br />
<br />
Cléante<br />
Le Ciel en soit loué !<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Messieurs, vous n'avez qu'à parler ensemble : vous voilà d'accord maintenant ; et vous alliez vous quereller, faute de vous entendre.<br />
<br />
Cléante<br />
Mon pauvre maître Jacques, je te serai obligé toute ma vie.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Il n'y a pas de quoi, Monsieur.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu m'a fait plaisir, maître Jacques, et cela mérite une récompense. Va, je m'en souviendrai, je t'assure. (Il tire son mouchoir de sa poche, ce qui fait croire à maître Jacques qu'il va lui donner quelque chose.)<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Je vous baise les mains.</p>
<h5>
Scène V</h5>
<p>
<br />
<em>Cléante, Harpagon</em><br />
<br />
Cléante<br />
Je vous demande pardon, mon père, de l'emportement que j'ai fait paroître.<br />
<br />
Harpagon<br />
Cela n'est rien.<br />
<br />
Cléante<br />
Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et moi, j'ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.<br />
<br />
Cléante<br />
Quelle bonté à vous d'oublier si vite ma faute !<br />
<br />
Harpagon<br />
On oublie aisément les fautes des enfants, lorsqu'ils rentrent dans leur devoir.<br />
<br />
Cléante<br />
Quoi ? ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances ?<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est une chose où tu m'obliges par la soumission et le respect où tu te ranges.</p>
<p>
Cléante<br />
Je vous promets, mon père, que, jusques au tombeau, je conserverai dans mon coeur le souvenir de vos bontés.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et moi, je te promets qu'il n'y aura aucune chose que de moi tu n'obtiennes.<br />
<br />
Cléante<br />
Ah ! mon père, je ne vous demande plus rien ; et c'est m'avoir assez donné que de me donner Mariane.<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment ?<br />
<br />
Cléante<br />
Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de m'accorder Mariane.<br />
<br />
Harpagon<br />
Qui est"#8722;ce qui parle de t'accorder Mariane ?<br />
<br />
Cléante<br />
Vous, mon père.<br />
<br />
Harpagon<br />
Moi !</p>
<p>
Cléante<br />
Sans doute.<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment ? C'est toi qui as promis d'y renoncer.<br />
<br />
Cléante<br />
Moi, y renoncer ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui.<br />
<br />
Cléante<br />
Point du tout.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu ne t'es pas départi d'y prétendre ?<br />
<br />
Cléante<br />
Au contraire, j'y suis porté plus que jamais.<br />
<br />
Harpagon<br />
Quoi ? pendard, derechef ?<br />
<br />
Cléante<br />
Rien ne me peut changer.<br />
<br />
Harpagon<br />
Laisse"#8722;moi faire, traître.<br />
<br />
Cléante<br />
Faites tout ce qu'il vous plaira.</p>
<p>
Harpagon<br />
Je te défends de me jamais voir.<br />
<br />
Cléante<br />
A la bonne heure.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je t'abandonne.<br />
<br />
Cléante<br />
Abandonnez.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je te renonce pour mon fils.<br />
<br />
Cléante<br />
Soit.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je te déshérite.<br />
<br />
Cléante<br />
Tout ce que vous voudrez.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et je te donne ma malédiction.<br />
<br />
Cléante<br />
Je n'ai que faire de vos dons.</p>
<h5>
Scène VI</h5>
<p>
<br />
<em>La Flèche, Cléante</em></p>
<p>
<br />
La Flèche, sortant du jardin, avec une cassette.<br />
Ah ! Monsieur, que je vous trouve à propos ! suivez"#8722;moi vite.<br />
<br />
Cléante<br />
Qu'y a"#8722;t"#8722;il ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Suivez"#8722;moi, vous dis"#8722;je : nous sommes bien.<br />
<br />
Cléante.<br />
Comment ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Voici votre affaire.<br />
<br />
Cléante<br />
Quoi ?<br />
<br />
La Flèche<br />
J'ai guigné ceci tout le jour.<br />
<br />
Cléante<br />
Qu'est"#8722;ce que c'est ?</p>
<p>
La Flèche<br />
Le trésor de votre père, que j'ai attrapé.<br />
<br />
Cléante<br />
Comment as"#8722;tu fait ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Vous saurez tout. Sauvons"#8722;nous, je l'entends crier.</p>
<h5>
Scène VII</h5>
<p>
<br />
Harpagon (Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau.)<br />
Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut"#8722;ce être ? Qu'est"#8722;il devenu ? Où est"#8722;il ? Où se cache"#8722;t"#8722;il ? Que ferai"#8722;je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N'est"#8722;il point là ? N'est"#8722;il point ici ? Qui est"#8722;ce ? Arrête. Rends"#8722;moi mon argent, coquin... (Il se prend lui"#8722;même le bras.) Ah ! c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m'a privé de toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde : sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus ; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a"#8722;t"#8722;il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? Euh ? que dites"#8722;vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller querir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! de quoi est"#8722;ce qu'on parle là ? De celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait"#8722;on là haut ? Est"#8722;ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est"#8722;il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part sans doute au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi"#8722;même après.</p>
</div>
<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">< Acte III</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="789-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a>, <a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">4</a>, <a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">5</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">Acte V ></a></td>
</tr>
</tbody>
</table>



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Texte intégral - L'Avare de Molière - Acte 3

<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">< Acte II</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="789-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a>, <a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">4</a>, <a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">5</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">Acte IV ></a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="body">
<h4>
Acte III</h4>
<br />
<h5>
Scène I</h5>
<p>
<em>Harpagon, Cléante, Elise, Valère, Dame Claude, Maître Jacques, Brindavoine, La Merluche</em></p>
<p>
<br />
Harpagon<br />
Allons, venez çà tous, que je vous distribue mes ordres pour tantôt et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude. Commençons par vous. (Elle tient un balai.) Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au soin de nettoyer partout ; et surtout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue, pendant le soupé, au gouvernement des bouteilles ; et s'il s'en écarte quelqu'une et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai à vous, et le rabattrai sur vos gages.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Châtiment politique.<br />
<br />
Harpagon<br />
Allez. Vous, Brindavoine, et vous, la Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres, et de donner à boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinents de laquais, qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous en demande plus d'une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau.</p>
<p>
Maître Jacques<br />
Oui : le vin pur monte à la tête.<br />
<br />
La Merluche<br />
Quitterons"#8722;nous nos siquenilles, Monsieur ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui, quand vous verrez venir les personnes ; et gardez bien de gâter vos habits.<br />
<br />
Brindavoine<br />
Vous savez bien, Monsieur, qu'un des devants de mon pourpoint est couvert d'une grande tache de l'huile de la lampe.<br />
<br />
Le Merluche<br />
Et moi, Monsieur, que j'ai mon haut"#8722;de"#8722;chausses tout troué par derrière, et qu'on me voit, révérence parler...<br />
<br />
Harpagon<br />
Paix. Rangez cela adroitement du côté de la muraille, et présentez toujours le devant au monde. (Harpagon met son chapeau au"#8722;devant de son pourpoint, pour montrer à Brindavoine comment il doit faire pour cacher la tache d'huile.) Et vous, tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque vous servirez. Pour vous, ma fille, vous aurez l'oeil sur ce que l'on desservira, et prendrez garde qu'il ne s'en fasse</p>
<p>
aucun dégât. Cela sied bien aux filles. Mais cependant préparez"#8722;vous à bien recevoir ma maîtresse, qui vous doit venir visiter et vous mener avec elle à la foire. Entendez"#8722;vous ce que je vous dis ?<br />
<br />
Elise<br />
Oui, mon père.<br />
<br />
Harpagon.<br />
Et vous, mon fils le Damoiseau, à qui j'ai la bonté de pardonner l'histoire de tantôt, ne vous allez pas aviser non plus de lui faire mauvais visage.<br />
<br />
Cléante<br />
Moi, mon père, mauvais visage ? Et par quelle raison ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Mon Dieu ! nous savons le train des enfants dont les pères se remarient, et de quel oeil ils ont coutume de regarder ce qu'on appelle belle"#8722;mère. Mais si vous souhaitez que je perde le souvenir de votre dernière fredaine, je vous recommande surtout de régaler d'un bon visage cette personne"#8722;là, et de lui faire enfin tout le meilleur accueil qu'il vous sera possible.<br />
<br />
Cléante<br />
A vous dire le vrai, mon père, je ne puis pas vous promettre d'être bien aise qu'elle devienne ma belle"#8722;mère : je</p>
<p>
mentirois, si je vous le disois ; mais pour ce qui est de la bien recevoir, et de lui faire bon visage, je vous promets de vous obéir ponctuellement sur ce chapitre.<br />
<br />
Harpagon<br />
Prenez"#8722;y garde au moins.<br />
<br />
Cléante<br />
Vous verrez que vous n'aurez pas sujet de vous en plaindre.<br />
<br />
Harpagon<br />
Vous ferez sagement. Valère, aide"#8722;moi à ceci. Ho çà, maître Jacques, approchez"#8722;vous, je vous ai gardé pour le dernier.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Est"#8722;ce à votre cocher, Monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler ? car je suis l'un et l'autre.<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est à tous les deux.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Mais à qui des deux le premier ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Au cuisinier.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Attendez donc, s'il vous plaît. (Il ôte sa casaque de cocher, et paroît vêtu en cuisinier.)</p>
<p>
Harpagon<br />
Quelle diantre de cérémonie est"#8722;ce là ?<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Vous n'avez qu'à parler.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Grande merveille !<br />
<br />
Harpagon<br />
Dis"#8722;moi un peu, nous feras"#8722;tu bonne chère ?<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Oui, si vous me donnez bien de l'argent.<br />
<br />
Harpagon<br />
Que diable, toujours de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire : "De l'argent, de l'argent, de l'argent." Ah ! ils n'ont que ce mot à la bouche : "De l'argent." Toujours parler d'argent. Voilà leur épée de chevet, de l'argent.<br />
<br />
Valère<br />
Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle"#8722;là. Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec bien de l'argent : c'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant ; mais pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent.</p>
<p>
Maître Jacques<br />
Bonne chère avec peu d'argent !<br />
<br />
Valère<br />
Oui.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Par ma foi, Monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier : aussi bien vous mêlez"#8722;vous céans d'être le factoton.<br />
<br />
Harpagon<br />
Taisez"#8722;vous. Qu'est"#8722;ce qu'il nous faudra ?<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Voilà Monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d'argent.<br />
<br />
Harpagon<br />
Haye ! je veux que tu me répondes.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Combien serez"#8722;vous de gens à table ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit ; quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.</p>
<p>
Valère<br />
Cela s'entend.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Hé bien ! il faudra quatre grands potages, et cinq assiettes. Potages... Entrées...<br />
<br />
Harpagon<br />
Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Rôt...<br />
<br />
Harpagon, en lui mettant la main sur la bouche.<br />
Ah ! traître, tu manges tout mon bien.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Entremets...<br />
<br />
Harpagon<br />
Encore ?<br />
<br />
Valère<br />
Est"#8722;ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et Monsieur a"#8722;t"#8722;il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez"#8722;vous"#8722;en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.</p>
<p>
Harpagon<br />
Il a raison.<br />
<br />
Valère<br />
Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe"#8722;gorge qu'une table remplie de trop de viandes ; que pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne ; et que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.<br />
<br />
Harpagon<br />
Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie. Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi... Non, ce n'est pas cela. Comment est"#8722;ce que tu dis ?<br />
<br />
Valère<br />
Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui. Entends"#8722;tu ? Qui est le grand homme qui a dit cela ?<br />
<br />
Valère<br />
Je ne me souviens pas maintenant de son nom.</p>
<p>
Harpagon<br />
Souviens"#8722;toi de m'écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle.<br />
<br />
Valère<br />
Je n'y manquerai pas. Et pour votre soupé, vous n'avez qu'à me laisser faire : je réglerai tout cela comme il faut.<br />
<br />
Harpagon<br />
Fais donc.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Tant mieux : j'en aurai moins de peine.<br />
<br />
Harpagon<br />
Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord : quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons.<br />
<br />
Valère<br />
Reposez"#8722;vous sur moi.<br />
<br />
Harpagon<br />
Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Attendez. Ceci s'adresse au cocher. (Il remet sa casaque) Vous dites...</p>
<p>
Harpagon<br />
Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tous prêts pour conduire à la foire...<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Vos chevaux, Monsieur ? Ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière, les pauvres bêtes n'en ont point, et ce seroit fort mal parler ; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux.<br />
<br />
Harpagon<br />
Les voilà bien malades : ils ne font rien.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Et pour ne faire rien, Monsieur, est"#8722;ce qu'il ne faut rien manger ? Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux ; de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le coeur, de les voir ainsi exténués ; car enfin j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi"#8722;même quand je les vois pâtir ; je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c'est être, Monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain.<br />
<br />
Harpagon<br />
Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire.</p>
<p>
Maître Jacques<br />
Non, Monsieur, je n'ai pas le courage de les mener, et je ferois conscience de leur donner des coups de fouet, en l'état où ils sont. Comment voudriez"#8722;vous qu'ils traînassent un carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traîner eux"#8722;mêmes ?<br />
<br />
Valère<br />
Monsieur, j'obligerai le voisin le Picard à se charger de les conduire ; aussi bien nous fera"#8722;t"#8722;il ici besoin pour apprêter le soupé.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Soit : j'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.<br />
<br />
Valère<br />
Maître Jacques fait bien le raisonnable.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire.<br />
<br />
Harpagon<br />
Paix !<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs ; et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel, et la chandelle, ne sont rien que pour</p>
<p>
vous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous ; car enfin je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j'en aie ; et après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus.<br />
<br />
Harpagon<br />
Pourrois"#8722;je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi ?<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Oui, Monsieur, si j'étois assuré que cela ne vous fâchât point.<br />
<br />
Harpagon<br />
Non, en aucune façon.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Pardonnez"#8722;moi : je sais fort bien que je vous mettrois en colère.<br />
<br />
Harpagon<br />
Point du tout : au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous ; qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet ; et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans</p>
<p>
cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les quatre"#8722;temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votre monde. L'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes, ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui"#8722;là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d'un gigot de mouton. Celui"#8722;ci, que l'on vous surprit une nuit, en venant dérober vous"#8722;même l'avoine de vos chevaux ; et que votre cocher, qui étoit celui d'avant moi, vous donna dans l'obscurité je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin voulez"#8722;vous que je vous dise ? On ne sauroit aller nulle part où l'on ne vous entende accommoder de toutes pièces ; vous êtes la fable et la risée de tout le monde ; et jamais on ne parle de vous, que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain et de fesse"#8722;mathieu.<br />
<br />
Harpagon, en le battant.<br />
Vous êtes un sot, un maraud, un coquin, et un impudent.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Hé bien ! ne l'avois"#8722;je pas deviné ? Vous ne m'avez pas voulu croire : je vous l'avois bien dit que je vous fâcherois de vous dire la vérité.<br />
<br />
Harpagon<br />
Apprenez à parler.</p>
<h5>
Scène II</h5>
<p>
<em>Maître Jacques, Valère</em></p>
<p>
<br />
Valère<br />
A ce que je puis voir, maître Jacques, on paye mal votre franchise.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Morbleu ! Monsieur le nouveau venu, qui faites l'homme d'importance, ce n'est pas votre affaire. Riez de vos coups de bâton quand on vous en donnera, et ne venez point rire des miens.<br />
<br />
Valère<br />
Ah ! Monsieur maître Jacques, ne vous fâchez pas, je vous prie.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Il file doux. Je veux faire le brave et s'il est assez sot pour me craindre, le frotter quelque peu. Savez"#8722;vous bien, Monsieur le rieur, que je ne ris pas, moi ? et que si vous m'échauffez la tête, je vous ferai rire d'une autre sorte ? (Maître Jacques pousse Valère jusques au bout du théâtre, en le menaçant.)<br />
<br />
Valère<br />
Eh ! doucement.</p>
<p>
Maître Jacques<br />
Comment, doucement ? Il ne me plaît pas, moi.<br />
<br />
Valère<br />
De grâce.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Vous êtes un impertinent.<br />
<br />
Valère<br />
Monsieur maître Jacques...<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Il n'y a point de Monsieur maître Jacques pour un double. Si je prends un bâton, je vous rosserai d'importance.<br />
<br />
Valère<br />
Comment, un bâton ? (Valère le fait reculer autant qu'il l'a fait.)<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Eh ! je ne parle pas de cela.<br />
<br />
Valère<br />
Savez"#8722;vous bien, Monsieur le fat, que je suis homme à vous rosser vous"#8722;même ?<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Je n'en doute pas.</p>
<p>
Valère<br />
Que vous n'êtes, pour tout potage, qu'un faquin de cuisinier ?<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Je le sais bien.<br />
<br />
Valère<br />
Et que vous ne me connoissez pas encore.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Pardonnez"#8722;moi.<br />
<br />
Valère<br />
Vous me rosserez, dites"#8722;vous ?<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Je le disois en raillant.<br />
<br />
Valère<br />
Et moi, je ne prends point de goût à votre raillerie. (Il lui donne des coups de bâton.) Apprenez que vous êtes un mauvais railleur.<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Peste soit la sincérité ! c'est un mauvais métier. Désormais j'y renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe encore pour mon maître ; il a quelque droit de me battre ; mais pour ce Monsieur l'intendant, je m'en vengerai si je puis.</p>
<h5>
Scène III</h5>
<p>
<em>Frosine, Mariane, Maître Jacques</em></p>
<p>
<br />
Frosine<br />
Savez"#8722;vous, maître Jacques, si votre maître est au logis ?<br />
<br />
Maître Jacques<br />
Oui vraiment il y est, je ne le sais que trop.<br />
<br />
Frosine<br />
Dites"#8722;lui, je vous prie, que nous sommes ici.</p>
<h5>
Scène IV</h5>
<p>
<em>Mariane, Frosine</em></p>
<p>
<br />
Mariane<br />
Ah ! que je suis, Frosine, dans un étrange état ! et s'il faut dire ce que je sens, que j'appréhende cette vue !<br />
<br />
Frosine<br />
Mais pourquoi, et quelle est votre inquiétude ?<br />
<br />
Mariane<br />
Hélas ! me le demandez"#8722;vous ? et ne vous figurez"#8722;vous point les alarmes d'une personne toute prête à voir le supplice où l'on veut l'attacher ?<br />
<br />
Frosine<br />
Je vois bien que, pour mourir agréablement, Harpagon n'est pas le supplice que vous voudriez embrasser ; et je connois à votre mine que le jeune blondin dont vous m'avez parlé vous revient un peu dans l'esprit.<br />
<br />
Mariane<br />
Oui, c'est une chose, Frosine, dont je ne veux pas me défendre ; et les visites respectueuses qu'il a rendues chez nous ont fait, je vous l'avoue, quelque effet dans mon âme.</p>
<p>
Frosine<br />
Mais avez"#8722;vous su quel il est ?<br />
<br />
Mariane<br />
Non, je ne sais point quel il est ; mais je sais qu'il est fait d'un air à se faire aimer ; que si l'on pouvoit mettre les choses à mon choix, je le prendrois plutôt qu'un autre ; et qu'il ne contribue pas peu à me faire trouver un tourment effroyable dans l'époux qu'on veut me donner.<br />
<br />
Frosine<br />
Mon Dieu ! tous ces blondins sont agréables, et débitent fort bien leur fait ; mais la plupart sont gueux comme des rats ; et il vaut mieux pour vous de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien. Je vous avoue que les sens ne trouvent pas si bien leur compte du côté que je dis, et qu'il y a quelques petits dégoûts à essuyer avec un tel époux ; mais cela n'est pas pour durer, et sa mort, croyez"#8722;moi, vous mettra bientôt en état d'en prendre un plus aimable, qui réparera toutes choses.<br />
<br />
Mariane<br />
Mon Dieu ! Frosine, c'est une étrange affaire, lorsque, pour être heureuse, il faut souhaiter ou attendre le trépas de quelqu'un, et la mort ne suit pas tous les projets que nous faisons.</p>
<p>
Frosine<br />
Vous moquez"#8722;vous ? Vous ne l'épousez qu'aux conditions de vous laisser veuve bientôt ; et ce doit être là un des articles du contrat. Il seroit bien impertinent de ne pas mourir dans trois mois. Le voici en propre personne.<br />
<br />
Mariane<br />
Ah ! Frosine, quelle figure !</p>
<h5>
Scène V</h5>
<p>
<em>Harpagon, Frosine, Mariane</em></p>
<p>
<br />
Harpagon<br />
Ne vous offensez pas, ma belle, si je viens à vous avec des lunettes. Je sais que vos appas frappent assez les yeux, sont assez visibles d'eux"#8722;mêmes, et qu'il n'est pas besoin de lunettes pour les apercevoir ; mais enfin c'est avec des lunettes qu'on observe les astres ; et je maintiens et garantis que vous êtes un astre, mais un astre le plus bel astre qui soit dans le pays des astres. Frosine, elle ne répond mot, et ne témoigne, ce me semble, aucune joie de me voir.<br />
<br />
Frosine<br />
C'est qu'elle est encore toute surprise ; et puis les filles ont toujours honte à témoigner d'abord ce qu'elles ont dans l'âme.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu as raison. Voilà, belle mignonne, ma fille qui vient vous saluer.</p>
<h5>
Scène VI</h5>
<p>
<em>Elise, Harpagon, Mariane, Frosine</em></p>
<p>
<br />
Mariane<br />
Je m'acquitte bien tard, Madame, d'une telle visite.<br />
<br />
Elise<br />
Vous avez fait, Madame, ce que je devois faire, et c'étoit à moi de vous prévenir.<br />
<br />
Harpagon<br />
Vous voyez qu'elle est grande ; mais mauvaise herbe croît toujours.<br />
<br />
Mariane, bas à Frosine.<br />
Oh ! l'homme déplaisant !<br />
<br />
Harpagon<br />
Que dit la belle ?<br />
<br />
Frosine<br />
Qu'elle vous trouve admirable.<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est trop d'honneur que vous me faites, adorable mignonne.</p>
<p>
Mariane, à part.<br />
Quel animal !<br />
<br />
Harpagon<br />
Je vous suis trop obligé de ces sentiments.<br />
<br />
Mariane, à part.<br />
Je n'y puis plus tenir.<br />
<br />
Harpagon<br />
Voici mon fils aussi qui vous vient faire la révérence.<br />
<br />
Mariane, à part, à Frosine.<br />
Ah ! Frosine, quelle rencontre ! C'est justement celui dont je t'ai parlé.<br />
<br />
Frosine, à Mariane.<br />
L'aventure est merveilleuse.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je vois que vous vous étonnez de me voir de si grands enfants, mais je serai bientôt défait et de l'un et de l'autre.</p>
<h5>
Scène VII</h5>
<p>
<em>Cléante, Harpagon, Elise, Mariane, Frosine</em></p>
<p>
<br />
Cléante<br />
Madame, à vous dire le vrai, c'est ici une aventure où sans doute je ne m'attendois pas ; et mon père ne m'a pas peu surpris lorsqu'il m'a dit tantôt le dessein qu'il avoit formé.<br />
<br />
Mariane<br />
Je puis dire la même chose. C'est une rencontre imprévue qui m'a surprise autant que vous ; et je n'étois point préparée à une pareille aventure.<br />
<br />
Cléante<br />
Il est vrai que mon père, Madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m'est une sensible joie que l'honneur de vous voir ; mais avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle"#8722;mère. Le compliment, je vous l'avoue, est trop difficile pour moi ; et c'est un titre, s'il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux yeux de quelques"#8722;uns ; mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra ; que c'est un mariage, Madame, où vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance ; que vous n'ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts ; et que vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon père, que si les choses dépendoient de moi, cet hymen ne se feroit point.</p>
<p>
Harpagon<br />
Voilà un compliment bien impertinent : quelle belle confession à lui faire !<br />
<br />
Mariane<br />
Et moi, pour vous répondre, j'ai à vous dire que les choses sont fort égales ; et que si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle"#8722;mère, je n'en aurois pas moins sans doute à vous voir mon beau"#8722;fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serois fort fâchée de vous causer du déplaisir ; et si je ne m'y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine.<br />
<br />
Harpagon<br />
Elle a raison ; à sot compliment il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de l'impertinence de mon fils. C'est un jeune sot, qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu'il dit.<br />
<br />
Mariane<br />
Je vous promets que ce qu'il m'a dit ne m'a point du tout offensée ; au contraire, il m'a fait plaisir de m'expliquer ainsi ses véritables sentiments. J'aime de lui un aveu de la sorte ; et, s'il avoit parlé d'autre façon, je l'en estimerois bien moins.</p>
<p>
Harpagon<br />
C'est beaucoup de bonté à vous de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez qu'il changera de sentiments.<br />
<br />
Cléante<br />
Non, mon père, je ne suis point capable d'en changer, et je prie instamment Madame de le croire.<br />
<br />
Harpagon<br />
Mais voyez quelle extravagance ! il continue encore plus fort.<br />
<br />
Cléante<br />
Voulez"#8722;vous que je trahisse mon coeur ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Encore ? Avez"#8722;vous envie de changer de discours ?<br />
<br />
Cléante<br />
Hé bien ! puisque vous voulez que je parle d'autre façon, souffrez, Madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous avoue que je n'ai rien vu dans le monde de si charmant que vous ; que je ne conçois rien d'égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, une félicité que je préférerois aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, Madame, le bonheur de vous posséder est à mes regards la plus belle de toutes les fortunes ; c'est où j'attache toute mon ambition ; il n'y a rien que je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse, et les obstacles les plus puissants...</p>
<p>
Harpagon<br />
Doucement, mon fils, s'il vous plaît.<br />
<br />
Cléante<br />
C'est un compliment que je fais pour vous à Madame.<br />
<br />
Harpagon<br />
Mon Dieu ! j'ai une langue pour m'expliquer moi"#8722;même, et je n'ai pas besoin d'un procureur comme vous. Allons, donnez des siéges.<br />
<br />
Frosine<br />
Non ; il vaut mieux que de ce pas nous allions à la foire, afin d'en revenir plus tôt, et d'avoir tout le temps ensuite de vous entretenir.<br />
<br />
Harpagon<br />
Qu'on mette donc les chevaux au carrosse. Je vous prie de m'excuser, ma belle, si je n'ai pas songé à vous donner un peu de collation avant que de partir.<br />
<br />
Cléante<br />
J'y ai pourvu, mon père, et j'ai fait apporter ici quelques bassins d'oranges de la Chine, de citrons doux et de confitures, que j'ai envoyé querir de votre part.<br />
<br />
Harpagon, bas à Valère.<br />
Valère !</p>
<p>
Valère, à Harpagon.<br />
<br />
Il a perdu le sens.<br />
<br />
Cléante<br />
Est"#8722;ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez ? Madame aura la bonté d'excuser cela, s'il lui plaît.<br />
<br />
Mariane<br />
C'est une chose qui n'étoit pas nécessaire.<br />
<br />
Cléante<br />
Avez"#8722;vous jamais vu, Madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt ?<br />
<br />
Mariane<br />
Il est vrai qu'il brille beaucoup.<br />
<br />
Cléante (Il l'ôte du doigt de son père et le donne à Mariane.)<br />
Il faut que vous le voyiez de près.<br />
<br />
Mariane<br />
Il est fort beau sans doute, et jette quantité de feux.<br />
<br />
Cléante (Il se met au"#8722;devant de Mariane, qui le veut rendre.)<br />
Nenni, Madame : il est en de trop belles mains. C'est un présent que mon père vous a fait.</p>
<p>
Harpagon<br />
Moi ?<br />
<br />
Cléante<br />
N'est"#8722;il pas vrai, mon père, que vous voulez que Madame le garde pour l'amour de vous ?<br />
<br />
Harpagon, à part, à son fils.<br />
Comment ?<br />
<br />
Cléante<br />
Belle demande ! Il me fais signe de vous le faire accepter.<br />
<br />
Mariane<br />
Je ne veux point...<br />
<br />
Cléante<br />
Vous moquez"#8722;vous ? Il n'a garde de le reprendre.<br />
<br />
Harpagon, à part.<br />
J'enrage !<br />
<br />
Mariane<br />
Ce seroit...<br />
<br />
Cléante, en empêchant toujours Mariane de rendre la bague.<br />
Non, vous dis"#8722;je, c'est l'offenser.</p>
<p>
Mariane<br />
De grâce...<br />
<br />
Cléante<br />
Point du tout.<br />
<br />
Harpagon, à part.<br />
Peste soit...<br />
<br />
Cléante<br />
Le voilà qui se scandalise de votre refus.<br />
<br />
Harpagon, bas, à son fils.<br />
Ah ! traître !<br />
<br />
Cléante<br />
Vous voyez qu'il se désespère.<br />
<br />
Harpagon, bas, à son fils, en le menaçant.<br />
Bourreau que tu es !<br />
<br />
Cléante<br />
Mon père, ce n'est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l'obliger à la garder ; mais elle est obstinée.<br />
<br />
Harpagon, bas, à son fils, avec emportement.<br />
Pendard !</p>
<p>
Cléante<br />
Vous êtes cause, Madame, que mon père me querelle.<br />
<br />
Harpagon, bas, à son fils, avec les mêmes grimaces.<br />
Le coquin !<br />
<br />
Cléante<br />
Vous le ferez tomber malade. De grâce, Madame, ne résistez point davantage.<br />
<br />
Frosine<br />
Mon Dieu ! que de façons ! Gardez la bague, puisque Monsieur le veut.<br />
<br />
Mariane<br />
Pour ne vous point mettre en colère, je la garde maintenant ; et je prendrai un autre temps pour vous la rendre.</p>
<h5>
Scène VIII</h5>
<p>
<em>Harpagon, Mariane, Frosine, Cléante, Brindavoine, Elise</em></p>
<p>
<br />
Brindavoine<br />
Monsieur, il y a là un homme qui veut vous parler.<br />
<br />
Harpagon<br />
Dis"#8722;lui que je suis empêché, et qu'il revienne une autre fois.<br />
<br />
Brindavoine<br />
Il dit qu'il vous apporte de l'argent.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je vous demande pardon. Je reviens tout à l'heure.</p>
<p>
Scène IX<br />
<br />
<em>Harpagon, Mariane, Cléante, Elise, Frosine, La Merluche</em><br />
<br />
La Merluche (Il vient en courant, et fait tomber Harpagon.)<br />
Monsieur...<br />
<br />
Harpagon<br />
Ah ! je suis mort.<br />
<br />
Cléante<br />
Qu'est"#8722;ce, mon père ? vous êtes"#8722;vous fait mal ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Le traître assurément a reçu de l'argent de mes débiteurs, pour me faire rompre le cou.<br />
<br />
Valère<br />
Cela ne sera rien.<br />
<br />
La Merluche<br />
Monsieur, je vous demande pardon, je croyois bien faire d'accourir vite.<br />
<br />
Harpagon<br />
Que viens"#8722;tu faire ici, bourreau ?</p>
<p>
La Merluche<br />
Vous dire que vos deux chevaux sont déferrés.<br />
<br />
Harpagon<br />
Qu'on les mène promptement chez le maréchal.<br />
<br />
Cléante<br />
En attendant qu'ils soient ferrés, je vais faire pour vous, mon père, les honneurs de votre logis, et conduire Madame dans le jardin, où je ferai porter la collation.<br />
<br />
Harpagon<br />
Valère, aie un peu l'oeil à tout cela ; et prends soin, je te prie, de m'en sauver le plus que tu pourras, pour le renvoyer au marchand.<br />
<br />
Valère<br />
C'est assez.<br />
<br />
Harpagon<br />
O fils impertinent, as"#8722;tu envie de me ruiner ?</p>
</div>
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<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">< Acte II</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="789-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a>, <a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">4</a>, <a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">5</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">Acte IV ></a></td>
</tr>
</tbody>
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Texte intégral - L'Avare de Molière - Acte 2

<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">< Acte I</a></td>
<td style="text-align: center;">
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<td style="text-align: center;">
<a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">Acte III ></a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="body">
<h4>
Acte II</h4>
<br />
<h5>
Scène I</h5>
<p>
<em>Cléante, la Flèche</em></p>
<p>
<br />
Cléante<br />
Ah ! traître que tu es, où t'es-tu donc allé fourrer ? Ne t'avois-je pas donné ordre...<br />
<br />
La Flèche<br />
Oui, Monsieur, et je m'étois rendu ici pour vous attendre de pied ferme ; mais Monsieur votre père, le plus malgracieux des hommes, m'a chassé dehors malgré moi, et j'ai couru risque d'être battu.<br />
<br />
Cléante<br />
Comment va notre affaire ? Les choses pressent plus que jamais ; et depuis que je ne t'ai vu, j'ai découvert que mon père est mon rival.<br />
<br />
La Flèche<br />
Votre père amoureux ?<br />
<br />
Cléante<br />
Oui ; et j'ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m'a mis.<br />
<br />
La Flèche<br />
Lui se mêler d'aimer ! De quoi diable s'avise-t-il ? Se moque-t-il du monde ? Et l'amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui ?</p>
<p>
Cléante<br />
Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête.<br />
<br />
La Flèche<br />
Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre amour ?<br />
<br />
Cléante<br />
Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver au besoin des ouvertures plus aisées pour détourner ce mariage. Quelle réponse t'a-t-on faite ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Ma foi ! Monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux ; et il faut essuyer d'étranges choses lorsqu'on en est réduit à passer, comme vous, par les mains des fesse-mathieux.<br />
<br />
Cléante<br />
L'affaire ne se fera point ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Pardonnez-moi. Notre maître Simon, le courtier qu'on nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit qu'il a fait rage pour vous ; et il assure que votre seule physionomie lui a gagné le coeur.<br />
<br />
Cléante<br />
J'aurai les quinze mille francs que je demande ?</p>
<p>
La Flèche<br />
Oui ; mais à quelques petites conditions, qu'il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses se fassent.<br />
<br />
Cléante<br />
T'a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l'argent ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Ah ! vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de soin à se cacher que vous, et ce sont des mystères bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom, et l'on doit aujourd'hui l'aboucher avec vous, dans une maison empruntée, pour être instruit, par votre bouche, de votre bien et de votre famille ; et je ne doute point que le seul nom de votre père ne rende les choses faciles.<br />
<br />
Cléante<br />
Et principalement notre mère étant morte, dont on ne peut m'ôter le bien.<br />
<br />
La Flèche<br />
Voici quelques articles qu'il a dictés lui-même à notre entremetteur, pour vous être montrés, avant que de rien faire :<br />
Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et que l'emprunteur soit majeur, et d'une famille où le bien soit</p>
<p>
ample, solide, assuré, clair, et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant un notaire, le plus honnête homme qu'il se pourra, et qui, pour cet effet, sera choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que l'acte soit dûment dressé.<br />
<br />
Cléante<br />
Il n'y a rien à dire à cela.<br />
<br />
La Flèche<br />
Le prêteur, pour ne charger sa conscience d'aucun scrupule, prétend ne donner son argent qu'au denier dix-huit.<br />
<br />
Cléante<br />
Au denier dix-huit ? Parbleu ! voilà qui est honnête. Il n'y a pas lieu de se plaindre.<br />
<br />
La Flèche<br />
Cela est vrai.<br />
Mais comme ledit prêteur n'a pas chez lui la somme dont il est question, et que pour faire plaisir à l'emprunteur, il est contraint lui-même de l'emprunter d'un autre, sur le pied du denier cinq, il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n'est que pour l'obliger que ledit prêteur s'engage à cet emprunt.<br />
<br />
Cléante<br />
Comment diable ! quel Juif, quel Arabe est-ce là ? C'est plus qu'au denier quatre.</p>
<p>
La Flèche<br />
Il est vrai ; c'est ce que j'ai dit. Vous avez à voir là-dessus.<br />
<br />
Cléante<br />
Que veux-tu que je voie ? J'ai besoin d'argent ; et il faut bien que je consente à tout.<br />
<br />
La Flèche<br />
C'est la réponse que j'ai faite.<br />
<br />
Cléante<br />
Il y a encore quelque chose ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Ce n'est plus qu'un petit article.<br />
Des quinze mille francs qu'on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres, et pour les mille écus restants, il faudra que l'emprunteur prenne les hardes, nippes, et bijoux dont s'ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu'il lui a été possible.<br />
<br />
Cléante<br />
Que veut dire cela ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Ecoutez le mémoire.<br />
Premièrement, un lit de quatre pieds, à bandes de points de Hongrie, appliqués fort proprement sur un drap de couleur</p>
<p>
d'olive, avec six chaises et la courte-pointe de même ; le tout bien conditionné, et doublé d'un petit taffetas changeant rouge et bleu. Plus, un pavillon à queue, d'une bonne serge d'Aumale rose-sèche, avec le mollet et les franges de soie.<br />
<br />
Cléante<br />
Que veut-il que je fasse de cela ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Attendez.<br />
Plus, une tenture de tapisserie des amours de Gombaut et de Macée. Plus, une grande table de bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts, et garnie par le dessous de ses six escabelles.<br />
<br />
Cléante<br />
Qu'ai-je affaire, morbleu... ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Donnez-vous patience.<br />
Plus, trois gros mousquets tout garnis de nacre de perles, avec les trois fourchettes assortissantes. Plus, un fourneau de briques, avec deux cornues, et trois récipients, fort utiles à ceux qui sont curieux de distiller.<br />
<br />
Cléante<br />
J'enrage.</p>
<p>
La Flèche<br />
Doucement.<br />
Plus, un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s'en faut. Plus, un trou-madame, et un damier, avec un jeu de l'oie renouvelé des Grecs, fort propres à passer le temps lorsque l'on n'a que faire. Plus, une peau de lézard, de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d'une chambre. Le tout, ci-dessus mentionné, valant loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la valeur de mille écus, par la discrétion du prêteur.<br />
<br />
Cléante<br />
Que la peste l'étouffe avec sa discrétion, le traître, le bourreau qu'il est ! A-t-on jamais parlé d'une usure semblable ? Et n'est-il pas content du furieux intérêt qu'il exige, sans vouloir encore m'obliger à prendre, pour trois mille livres, les vieux rogatons qu'il ramasse ? Je n'aurai pas deux cents écus de tout cela ; et cependant il faut bien me résoudre à consentir à ce qu'il veut, car il est en état de me faire tout accepter, et il me tient, le scélérat, le poignard sur la gorge.<br />
<br />
La Flèche<br />
Je vous vois, Monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que tenoit Panurge pour se ruiner, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe.</p>
<p>
Cléante<br />
Que veux-tu que j'y fasse ? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s'étonne après cela que les fils souhaitent qu'ils meurent.<br />
<br />
La Flèche<br />
Il faut avouer que le vôtre animeroit contre sa vilanie le plus posé homme du monde. Je n'ai pas, Dieu merci, les inclinations fort patibulaires ; et parmi mes confrères que je vois se mêler de beaucoup de petits commerces, je sais tirer adroitement mon épingle du jeu, et me démêler prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant soit peu l'échelle ; mais, à vous dire vrai, il me donneroit, par ses procédés, des tentations de le voler ; et je croirois, en le volant, faire une action méritoire.<br />
<br />
Cléante<br />
Donne-moi un peu ce mémoire, que je le voie encore.</p>
<h5>
Scène II</h5>
<p>
<em>Maître Simon, Harpagon, Cléante, La Flèche</em></p>
<p>
<br />
Maître Simon<br />
Oui, Monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin d'argent. Ses affaires le pressent d'en trouver, et il en passera par tout ce que vous en prescrirez.<br />
<br />
Harpagon<br />
Mais croyez-vous, maître Simon, qu'il n'y ait rien à péricliter ? et savez-vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous parlez ?<br />
<br />
Maître Simon<br />
Non, je ne puis pas bien vous en instruire à fond, et ce n'est que par aventure que l'on m'a adressé à lui ; mais vous serez de toutes choses éclairci par lui-même ; et son homme m'a assuré que vous serez content, quand vous le connoîtrez. Tout ce que je saurois vous dire, c'est que sa famille est fort riche, qu'il n'a plus de mère déjà, et qu'il s'obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu'il soit huit mois.<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est quelque chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons.</p>
<p>
Maître Simon<br />
Cela s'entend.<br />
<br />
La Flèche<br />
Que veut dire ceci ? Notre maître Simon qui parle à votre père.<br />
<br />
Cléante<br />
Lui auroit-on appris qui je suis ? et serois-tu pour nous trahir ?<br />
<br />
Maître Simon<br />
Ah ! ah ! vous êtes bien pressés ! Qui vous a dit que c'étoit céans ? Ce n'est pas moi, Monsieur, au moins, qui leur ai découvert votre nom et votre logis ; mais, à mon avis, il n'y a pas grand mal à cela. Ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment ?<br />
<br />
Maître Simon<br />
Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment, pendard ? c'est toi qui t'abandonnes à ces coupables extrémités ?</p>
<p>
Cléante<br />
Comment, mon père ? c'est vous qui vous portez à ces honteuses actions ?<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables ?<br />
<br />
Cléante<br />
C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oses-tu bien, après cela, paroître devant moi !<br />
<br />
Cléante<br />
Osez-vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde ?<br />
<br />
Harpagon<br />
N'as-tu point de honte, dis-moi, d'en venir à ces débauches-là ? de te précipiter dans des dépenses effroyables ? et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amassé avec tant de sueurs ?<br />
<br />
Cléante<br />
Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites ? de sacrifier gloire et réputation au desir insatiable d'entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d'intérêts, sur les plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers ?</p>
<p>
Harpagon<br />
Ote-toi de mes yeux, coquin ! ôte-toi de mes yeux !<br />
<br />
Cléante<br />
Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Retire-toi, te dis-je, et ne m'échauffe pas les oreilles. Je ne suis pas fâché de cette aventure ; et ce m'est un avis de tenir l'oeil, plus que jamais, sur toutes ses actions.</p>
<h5>
Scène III</h5>
<p>
<em>Frosine, Harpagon</em></p>
<p>
<br />
Frosine<br />
Monsieur...<br />
<br />
Harpagon<br />
Attendez un moment ; je vais revenir vous parler. Il est à propos que je fasse un petit tour à mon argent.</p>
<h5>
Scène IV</h5>
<p>
<br />
La Flèche, Frosine<br />
<br />
La Flèche<br />
L'aventure est tout à fait drôle. Il faut bien qu'il ait quelque part un ample magasin de hardes ; car nous n'avons rien reconnu au mémoire que nous avons.<br />
<br />
Frosine<br />
Hé ! c'est toi, mon pauvre La Flèche ? D'où vient cette rencontre ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Ah ! ah ! c'est toi, Frosine. Que viens-tu faire ici ?<br />
<br />
Frosine<br />
Ce que je fais partout ailleurs : m'entremettre d'affaires, me rendre serviable aux gens, et profiter du mieux qu'il m'est possible des petits talents que je puis avoir. Tu sais que dans ce monde il faut vivre d'adresse, et qu'aux personnes comme moi le Ciel n'a donné d'autres rentes que l'intrigue et que l'industrie.<br />
<br />
La Flèche<br />
As-tu quelque négoce avec le patron du logis ?</p>
<p>
Frosine<br />
Oui, je traite pour lui quelque petite affaire, dont j'espère une récompense.<br />
<br />
La Flèche<br />
De lui ? Ah, ma foi ! tu seras bien fine si tu en tires quelque chose ; et je te donne avis que l'argent céans est fort cher.<br />
<br />
Frosine<br />
Il y a de certains services qui touchent merveilleusement.<br />
<br />
La Flèche<br />
Je suis votre valet, et tu ne connois pas encore le seigneur Harpagon. Le seigneur Harpagon est de tous les humains l'humain le moins humain, le mortel de tous les mortels le plus dur et le plus serré. Il n'est point de service qui pousse sa reconnaissance jusqu'à lui faire ouvrir les mains. De la louange, de l'estime, de la bienveillance en paroles et de l'amitié tant qu'il vous plaira ; mais de l'argent, point d'affaires. Il n'est rien de plus sec et de plus aride que ses bonnes grâces et ses caresses ; et donner est un mot pour qui il a tant d'aversion, qu'il ne dit jamais : Je vous donne, mais : Je vous prête le bon jour.<br />
<br />
Frosine<br />
Mon Dieu ! je sais l'art de traire les hommes, j'ai le secret de m'ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs coeurs, de trouver les endroits par où ils sont sensibles.</p>
<p>
La Flèche<br />
Bagatelles ici. Je te défie d'attendrir, du côté de l'argent, l'homme dont il est question. Il est Turc là-dessus, mais d'une turquerie à désespérer tout le monde ; et l'on pourroit crever, qu'il n'en branleroit pas. En un mot, il aime l'argent, plus que réputation, qu'honneur et que vertu ; et la vue d'un demandeur lui donne des convulsions. C'est le frapper par son endroit mortel, c'est lui percer le coeur, c'est lui arracher les entrailles ; et si... Mais il revient ; je me retire.</p>
<h5>
Scène V</h5>
<p>
<em>Harpagon, Frosine</em></p>
<p>
<br />
Harpagon<br />
Tout va comme il faut. Hé bien ! qu'est-ce, Frosine ?<br />
<br />
Frosine<br />
Ah ! mon Dieu ! que vous vous portez bien ! et que vous avez là un vrai visage de santé !<br />
<br />
Harpagon<br />
Qui, moi ?<br />
<br />
Frosine<br />
Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tout de bon ?<br />
<br />
Frosine<br />
Comment ? vous n'avez de votre vie été si jeune que vous êtes ; et je vois des gens de vingt-cinq ans qui sont plus vieux que vous.<br />
<br />
Harpagon<br />
Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés.</p>
<p>
Frosine<br />
Hé bien ! qu'est-ce que cela, soixante ans ? Voilà bien de quoi ! C'est la fleur de l'âge cela, et vous entrez maintenant dans la belle saison de l'homme.<br />
<br />
Harpagon<br />
Il est vrai ; mais vingt années de moins pourtant ne me feroient point de mal, que je crois.<br />
<br />
Frosine<br />
Vous moquez-vous ? Vous n'avez pas besoin de cela, et vous êtes d'une pâte à vivre jusques à cent ans.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu le crois !<br />
<br />
Frosine<br />
Assurément. Vous en avez toutes les marques. Tenez-vous un peu. Oh ! que voilà bien là, entre vos deux yeux, un signe de longue vie !<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu te connois à cela ?<br />
<br />
Frosine<br />
Sans doute. Montrez-moi votre main. Ah ! mon Dieu ! quelle ligne de vie !</p>
<p>
Harpagon<br />
Comment ?<br />
<br />
Frosine<br />
Ne voyez-vous pas jusqu'où va cette ligne-là ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Hé bien ! qu'est-ce que cela veut dire ?<br />
<br />
Frosine<br />
Par ma foi ! je disois cent ans ; mais vous passerez les six-vingts.<br />
<br />
Harpagon<br />
Est-il possible ?<br />
<br />
Frosine<br />
Il faudra vous assommer, vous dis-je ; et vous mettrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos enfants.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tant mieux. Comment va notre affaire ?<br />
<br />
Frosine<br />
Faut-il le demander ? et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout ? J'ai surtout pour les mariages un talent merveilleux ; il n'est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d'accoupler ; et je crois, si</p>
<p>
je me l'étois mis en tête, que je marierois le Grand Turc avec la République de Venise. Il n'y avoit pas sans doute de si grandes difficultés à cette affaire-ci. Comme j'ai commerce chez elles, je les ai à fond l'une et l'autre entretenues de vous, et j'ai dit à la mère le dessein que vous aviez conçu pour Mariane, à la voir passer dans la rue, et prendre l'air à sa fenêtre.<br />
<br />
Harpagon<br />
Qui a fait réponse...<br />
<br />
Frosine<br />
Elle a reçu la proposition avec joie ; et quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vôtre, elle y a consenti sans peine, et me l'a confiée pour cela.<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur Anselme ; et je serais bien aise qu'elle soit du régale.<br />
<br />
Frosine<br />
Vous avez raison. Elle doit après dîné rendre visite à votre fille, d'où elle fait son compte d'aller faire un tour à la foire, pour venir ensuite au soupé.<br />
<br />
Harpagon<br />
Hé bien ! elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai.</p>
<p>
Frosine<br />
Voilà justement son affaire.<br />
<br />
Harpagon<br />
Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille ? Lui as-tu dit qu'il falloit qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fît quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion comme celle-ci ? Car encore n'épouse-t-on point une fille, sans qu'elle apporte quelque chose.<br />
<br />
Frosine<br />
Comment ? c'est une fille qui vous apportera douze mille livres de rente.<br />
<br />
Harpagon<br />
Douze mille livres de rente !<br />
<br />
Frosine<br />
Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche ; c'est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle par conséquent il ne faudra ni table bien servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu'il faudroit pour une autre femme ; et cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne monte bien, tous les ans, à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse que d'une propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles</p>
<p>
somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur ; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n'est pas commun aux femmes d'aujourd'hui ; et j'en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente-et-quarante, vingt mille francs cette année. Mais n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres ; et mille écus que nous mettons pour la nourriture, ne voilà-t-il pas par année vos douze mille francs bien comptés ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui, cela n'est pas mal ; mais ce compte-là n'est rien de réel.<br />
<br />
Frosine<br />
Pardonnez-moi. N'est-ce pas quelque chose de réel, que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l'héritage d'un grand amour de simplicité de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine pour le jeu ?<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est une raillerie, que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'irai pas donner quittance de ce que je ne reçois pas ; et il faut bien que je touche quelque chose.<br />
<br />
Frosine<br />
Mon Dieu ! vous toucherez assez ; et elles m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien dont vous serez le maître.</p>
<p>
Harpagon<br />
Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y encore une chose qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois ; et les jeunes gens d'ordinaire n'aiment que leurs semblables, ne cherchent que leur compagnie. J'ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goût ; et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m'accommoderoient pas.<br />
<br />
Frosine<br />
Ah ! que vous la connoissez mal ! C'est encore une particularité que j'avois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards.<br />
<br />
Harpagon<br />
Elle ?<br />
<br />
Frosine<br />
Oui, elle. Je voudrois que vous l'eussiez entendu parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme ; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants, et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encore, qu'étant prête d'être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avoit que cinquante-six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.</p>
<p>
Harpagon<br />
Sur cela seulement ?<br />
<br />
Frosine<br />
Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante-six ans ; et surtout, elle est pour les nez qui portent des lunettes.<br />
<br />
Harpagon<br />
Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.<br />
<br />
Frosine<br />
Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes ; mais que pensez-vous que ce soit ? Des Adonis ? des Céphales ? des Pâris ? et des Apollons ? Non : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de son fils.<br />
<br />
Harpagon<br />
Cela est admirable ! Voilà ce que je n'aurois jamais pensé ; et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de cette humeur. En effet, si j'avois été femme, je n'aurois point aimé les jeunes hommes.<br />
<br />
Frosine<br />
Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer ! Ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau ; et je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux.</p>
<p>
Harpagon<br />
Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci. Il n'y a que ma fluxion, qui me prend de temps en temps.<br />
<br />
Frosine<br />
Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grâce à tousser.<br />
<br />
Harpagon<br />
Dis-moi un peu : Mariane ne m'a-t-elle point encore vu ? N'a-t-elle point pris garde à moi en passant ?<br />
<br />
Frosine<br />
Non ; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne ; et je n'ai pas manqué de lui vanter votre mérite, et l'avantage que ce lui seroit d'avoir un mari comme vous.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu as bien fait, et je t'en remercie.<br />
<br />
Frosine<br />
J'aurois, Monsieur, une petite prière à vous faire. (Il prend un air sévère.) J'ai un procès que je suis sur le point de perdre, faute d'un peu d'argent ; et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès, si vous aviez quelque bonté pour moi. (Il reprend un air gai.) Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir. Ah ! que vous lui plairez ! et que votre fraise à l'antique fera sur son esprit un effet admirable ! Mais surtout elle sera charmée de votre haut-de-chausses, attaché au pourpoint avec des aiguillettes ; c'est pour la rendre folle de vous ; et un amant aiguilletté sera pour elle un ragoût merveilleux.</p>
<p>
Harpagon<br />
Certes, tu me ravis de me dire cela.<br />
<br />
Frosine<br />
(Il reprend son visage sévère.) En vérité, Monsieur, ce procès m'est d'une conséquence tout à fait grande. Je suis ruinée, si je le perds ; et quelque petite assistance me rétabliroit mes affaires. (Il reprend un air gai.) Je voudrois que vous eussiez vu le ravissement où elle étoit à m'entendre parler de vous. La joie éclatoit dans ses yeux, au récit de vos qualités ; et je l'ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu m'as fait grand plaisir, Frosine ; et je t'en ai, je te l'avoue, toutes les obligations du monde.<br />
<br />
Frosine<br />
(Il reprend son air sérieux.) Je vous prie, Monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. Cela me remettra sur pied, et je vous en serai éternellement obligée.<br />
<br />
Harpagon<br />
Adieu. Je vais achever mes dépêches.<br />
<br />
Frosine<br />
Je vous assure, Monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin.</p>
<p>
Harpagon<br />
Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire.<br />
<br />
Frosine<br />
Je ne vous importunerois pas, si je ne m'y voyois forcée par la nécessité.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades.<br />
<br />
Frosine<br />
Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez croire, Monsieur, le plaisir que...<br />
<br />
Harpagon<br />
Je m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt.<br />
<br />
Frosine<br />
Que la fièvre te serre, chien de vilain à tous les diables ! Le ladre a été ferme à toutes mes attaques ; mais il ne me faut pas pourtant quitter la négociation ; et j'ai l'autre côté, en tout cas, d'où je suis assurée de tirer bonne récompense.</p>
</div>
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<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">< Acte I</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="789-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a>, <a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">4</a>, <a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">5</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">Acte III ></a></td>
</tr>
</tbody>
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Texte intégral - L'Avare de Molière - Acte 1

<table align="center" border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" style="width: 60%;margin: 1px auto">
<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">< Introduction</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="789-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a>, <a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">4</a>, <a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">5</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">Acte 2 ></a></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<div class="body">
<h4>
Acte I</h4>
<br />
<h5>
Scène I</h5>
<p>
<em>Valère, Elise</em></p>
<p>
<br />
Valère<br />
Hé quoi ? charmante Elise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre foi ? Je vous vois soupirer, hélas ! au milieu de ma joie ! Est-ce du regret, dites-moi, de m'avoir fait heureux, et vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre ?<br />
<br />
Elise<br />
Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m'y sens entraîner par une trop douce puissance, et je n'ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire vrai, le succès me donne de l'inquiétude ; et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrois.<br />
<br />
Valère<br />
Hé ! que pouvez-vous craindre, Elise, dans les bontés que vous avez pour moi ?<br />
<br />
Elise<br />
Hélas ! cent choses à la fois : l'emportement d'un père, les reproches d'une famille, les censures du monde ; mais plus que tout, Valère, le changement de votre coeur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardents d'une innocente amour.</p>
<p>
Valère<br />
Ah ! ne me faites pas ce tort, de juger de moi par les autres. Soupçonnez-moi de tout, Elise, plutôt que de manquer à ce que je vous dois : je vous aime trop pour cela, et mon amour pour vous durera autant que ma vie.<br />
<br />
Elise<br />
Ah ! Valère, chacun tient les mêmes discours. Tous les hommes sont semblables par les paroles ; et ce n'est que les actions qui les découvrent différents.<br />
<br />
Valère.<br />
Puisque les seules actions font connoître ce que nous sommes, attendez donc au moins à juger de mon coeur par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les injustes craintes d'une fâcheuse prévoyance. Ne m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d'un soupçon outrageux, et donnez-moi le temps de vous convaincre, par mille et mille preuves, de l'honnêteté de mes feux.<br />
<br />
Elise<br />
Hélas ! qu'avec facilité on se laisse persuader par les personnes que l'on aime ! Oui, Valère, je tiens votre coeur incapable de m'abuser. Je crois que vous m'aimez d'un véritable amour, et que vous me serez fidèle ; je n'en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu'on pourra me donner.</p>
<p>
Valère<br />
Mais pourquoi cette inquiétude ?<br />
<br />
Elise<br />
Je n'aurois rien à craindre, si tout le monde vous voyoit des yeux dont je vous vois, et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon coeur, pour sa défense, a tout votre mérite, appuyé du secours d'une reconnoissance où le Ciel m'engage envers vous. Je me représente à toute heure ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre ; cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie, pour dérober la mienne à la fureur des ondes ; ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes éclater après m'avoir tirée de l'eau, et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le temps ni les difficultés n'ont rebuté, et qui, vous faisant négliger et parents et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous revêtir de l'emploi de domestique de mon père. Tout cela fait chez moi sans doute un merveilleux effet ; et c'en est assez à mes yeux pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir ; mais ce n'est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentiments.<br />
<br />
Valère<br />
De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prétends auprès de vous mériter quelque</p>
<p>
chose ; et quant aux scrupules que vous avez, votre père lui-même ne prend que trop de soin de vous justifier à tout le monde ; et l'excès de son avarice, et la manière austère dont il vit avec ses enfants pourroient autoriser des choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Elise, si j'en parle ainsi devant vous. Vous savez que sur ce chapitre on n'en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espère, retrouver mes parents, nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous le rendre favorable. J'en attends des nouvelles avec impatience, et j'en irai chercher moi-même, si elles tardent à venir.<br />
<br />
Elise<br />
Ah ! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie ; et songez seulement à vous bien mettre dans l'esprit de mon père.<br />
<br />
Valère<br />
Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances qu'il m'a fallu mettre en usage pour m'introduire à son service ; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentiments je me déguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d'acquérir sa tendresse. J'y fais des progrès admirables ; et j'éprouve que pour gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu'ils font. On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance ; et la manière dont on les joue a beau être visible, les plus fins toujours</p>
<p>
sont de grandes dupes du côté de la flatterie ; et il n'y a rien de si impertinent et de si ridicule qu'on ne fasse avaler lorsqu'on l'assaisonne en louange. La sincérité souffre un peu au métier que je fais ; mais quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster à eux ; et puisqu'on ne sauroit les gagner que par là, ce n'est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés.<br />
<br />
Elise<br />
Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l'appui de mon frère, en cas que la servante s'avisât de révéler notre secret ?<br />
<br />
Valère<br />
On ne peut pas ménager l'un et l'autre ; et l'esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées, qu'il est difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère, et servez-vous de l'amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts. Il vient, je me retire. Prenez ce temps pour lui parler ; et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos.<br />
<br />
Elise<br />
Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence.</p>
<h5>
Scène II</h5>
<p>
<em>Cléante, Elise</em></p>
<p>
<br />
Cléante<br />
Je suis bien aise de vous trouver seule, ma soeur ; et je brûlois de vous parler, pour m'ouvrir à vous d'un secret.<br />
<br />
Elise<br />
Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu'avez-vous à me dire ?<br />
<br />
Cléante<br />
Bien des choses, ma soeur, enveloppées dans un mot : j'aime.<br />
<br />
Elise<br />
Vous aimez ?<br />
<br />
Cléante<br />
Oui, j'aime. Mais avant que d'aller plus loin, je sais que je dépends d'un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour ; que le Ciel les a fait les maîtres de nos voeux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite ; que n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l'aveuglement de notre passion ; et que</p>
<p>
l'emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma soeur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire ; car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.<br />
<br />
Elise<br />
Vous êtes-vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez ?<br />
<br />
Cléante<br />
Non, mais j'y suis résolu ; et je vous conjure encore une fois de ne me point apporter de raisons pour m'en dissuader.<br />
<br />
Elise<br />
Suis-je, mon frère, une si étrange personne ?<br />
<br />
Cléante<br />
Non, ma soeur ; mais vous n'aimez pas : vous ignorez la douce violence qu'un tendre amour fait sur nos coeurs, et j'appréhende votre sagesse.<br />
<br />
Elise<br />
Hélas ! mon frère, ne parlons point de ma sagesse. Il n'est personne qui n'en manque, du moins une fois en sa vie ! et si je vous ouvre mon coeur, peut-être serai-je à vos yeux bien moins sage que vous.</p>
<p>
Cléante<br />
Ah ! plût au Ciel que votre âme, comme la mienne...<br />
<br />
Elise<br />
Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez.<br />
<br />
Cléante<br />
Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l'amour à tous ceux qui la voient. La nature, ma soeur, n'a rien formé de plus aimable ; et je me sentis transporté dès le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la conduite d'une bonne femme de mère, qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentiments d'amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint, et la console avec une tendresse qui vous toucheroit l'âme. Elle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait, et l'on voit briller mille grâces en toutes ses actions : une douceur pleine d'attraits, une bonté toute engageante, une honnêteté adorable, une... Ah ! ma soeur, je voudrois que vous l'eussiez vue.<br />
<br />
Elise<br />
J'en vois beaucoup, mon frère, dans les choses que vous me dites ; et pour comprendre ce qu'elle est, il me suffit que vous l'aimez.</p>
<p>
Cléante<br />
J'ai découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées, et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma soeur, quelle joie ce peut être que de relever la fortune d'une personne que l'on aime ; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d'une vertueuse famille ; et concevez quel déplaisir ce m'est de voir que, par l'avarice d'un père, je sois dans l'impuissance de goûter cette joie, et de faire éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour.<br />
<br />
Elise<br />
Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin.<br />
<br />
Cléante<br />
Ah ! ma soeur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car enfin peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l'on nous fait languir ? Et que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir, et si pour m'entretenir même, il faut que maintenant je m'engage de tous côtés, si je suis réduit avec vous à chercher tous les jours le secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raisonnables ? Enfin j'ai voulu vous parler, pour m'aider à sonder mon père sur les sentiments où je suis ; et si je l'y trouve contraire, j'ai résolu d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable personne, jouir de la fortune que le Ciel</p>
<p>
voudra nous offrir. Je fais chercher partout pour ce dessein de l'argent à emprunter ; et si vos affaires, ma soeur, sont semblables aux miennes, et qu'il faille que notre père s'oppose à nos desirs, nous le quitterons là tous deux et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.<br />
<br />
Elise<br />
Il est bien vrai que, tous les jours, il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère, et que...<br />
<br />
Cléante<br />
J'entends sa voix. Eloignons-nous un peu, pour nous achever notre confidence ; et nous joindrons après nos forces pour venir attaquer la dureté de son humeur.</p>
<h5>
Scène III</h5>
<p>
<em>Harpagon, La Flèche</em></p>
<p>
<br />
Harpagon<br />
Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas. Allons, que l'on détale de chez moi, maître juré filou, vrai gibier de potence.<br />
<br />
La Flèche<br />
Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard et je pense, sauf correction, qu'il a le diable au corps.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu murmures entre tes dents.<br />
<br />
La Flèche<br />
Pourquoi me chassez-vous ?<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons ; sors vite, que je ne t'assomme.<br />
<br />
La Flèche<br />
Qu'est-ce que je vous ai fait ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu m'as fait que je veux que tu sortes.</p>
<p>
La Flèche<br />
Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre.<br />
<br />
Harpagon<br />
Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison planté tout droit comme un piquet, à observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître, dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furettent de tous côtés pour voir s'il n'y a rien à voler.<br />
<br />
La Flèche<br />
Comment diantre voulez-vous qu'on fasse pour vous voler ? Etes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu'on fait ? Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon argent. Ne serois-tu point homme à aller faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Vous avez de l'argent caché ?</p>
<p>
Harpagon<br />
Non, coquin, je ne dis pas cela. (A part.) J'enrage. Je demande si malicieusement tu n'irois point faire courir le bruit que j'en ai.<br />
<br />
La Flèche<br />
Hé ! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la même chose ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu fais le raisonneur. Je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles. (Il lève la main pour lui donner un soufflet.) Sors d'ici, encore une fois.<br />
<br />
La Flèche<br />
Hé bien ! je sors.<br />
<br />
Harpagon<br />
Attends. Ne m'emportes-tu rien ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Que vous emporterois-je ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Viens ça, que je voie. Montre-moi tes mains.<br />
<br />
La Flèche<br />
Les voilà.</p>
<p>
Harpagon<br />
Les autres<br />
<br />
La Flèche<br />
Les autres ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui.<br />
<br />
La Flèche<br />
Les voilà.<br />
<br />
Harpagon<br />
N'as-tu rien mis ici dedans ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Voyez vous-même.<br />
<br />
Harpagon. (Il tâte le bas de ses chausses.)<br />
Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu'on dérobe ; et je voudrois qu'on en eût fait pendre quelqu'un.<br />
<br />
La Flèche<br />
Ah ! qu'un homme comme cela mériteroit bien ce qu'il craint ! et que j'aurois de joie à le voler !<br />
<br />
Harpagon<br />
Euh ?</p>
<p>
La Flèche<br />
Quoi ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Qu'est-ce que tu parles de voler ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Je dis que vous fouillez bien partout, pour voir si je vous ai volé.<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est ce que je veux faire.<br />
(Il fouille dans les poches de La Flèche.)<br />
<br />
La Flèche<br />
La peste soit de l'avarice et des avaricieux !<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment ? que dis-tu ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Ce que je dis ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui : qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux !<br />
<br />
La Flèche<br />
Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux.</p>
<p>
Harpagon<br />
De qui veux-tu parler ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Des avaricieux.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et qui sont-ils ces avaricieux ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Des vilains et des ladres.<br />
<br />
Harpagon<br />
Mais qui est-ce que tu entends par là ?<br />
<br />
La Flèche<br />
De quoi vous mettez-vous en peine ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Je me mets en peine de ce qu'il faut.<br />
<br />
La Flèche<br />
Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Je crois ce que je crois ; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela.<br />
<br />
La Flèche<br />
Je parle... je parle à mon bonnet.</p>
<p>
Harpagon<br />
Et moi, je pourrois bien parler à ta barrette.<br />
<br />
La Flèche<br />
M'empêcherez-vous de maudire les avaricieux ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Non ; mais je t'empêcherai de jaser, et d'être insolent. Tais-toi.<br />
<br />
La Flèche<br />
Je ne nomme personne.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je te rosserai, si tu parles.<br />
<br />
La Flèche<br />
Qui se sent morveux, qu'il se mouche.<br />
<br />
Harpagon<br />
Te tairas-tu ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Oui, malgré moi.<br />
<br />
Harpagon<br />
Ha ! ha !</p>
<p>
La Flèche, lui montrant une des poches de son justaucorps.<br />
Tenez, voilà encore une poche ; êtes-vous satisfait ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Allons, rends-le-moi sans te fouiller.<br />
<br />
La Flèche<br />
Quoi ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Ce que tu m'as pris.<br />
<br />
La Flèche<br />
Je ne vous ai rien pris du tout.<br />
<br />
Harpagon<br />
Assurément ?<br />
<br />
La Flèche<br />
Assurément.<br />
<br />
Harpagon<br />
Adieu : va-t'en à tous les diables.<br />
<br />
La Flèche<br />
Me voilà fort bien congédié.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je te le mets sur ta conscience, au moins. Voilà un pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là.</p>
<h5>
Scène IV</h5>
<p>
<em>Elise, Cléante, Harpagon</em></p>
<p>
<br />
Harpagon<br />
Certes ce n'est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d'argent ; et bienheureux qui a tout son fait bien placé, et ne conserve seulement que ce qu'il faut pour sa dépense. On n'est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison une cache fidèle ; car pour moi, les coffres-forts me sont suspects, et je ne veux jamais m'y fier ; je les tiens justement une franche amorce à voleurs, et c'est toujours la première chose que l'on va attaquer. Cependant je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir enterré dans mon jardin dix mille écus qu'on me rendit hier. Dix mille écus en or chez soi est une somme assez... (Ici le frère et la soeur paraissent s'entretenant bas.) O Ciel ! je me serai trahi moi-même : la chaleur m'aura emporté, et je crois que j'ai parlé haut en raisonnant tout seul. Qu'est-ce ?<br />
<br />
Cléante<br />
Rien, mon père.<br />
<br />
Harpagon<br />
Y a-t-il longtemps que vous êtes là ?<br />
<br />
Elise<br />
Nous ne venons que d'arriver.</p>
<p>
Harpagon<br />
Vous avez entendu...<br />
<br />
Cléante<br />
Quoi, mon père ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Là...<br />
<br />
Elise<br />
Quoi ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Ce que je viens de dire.<br />
<br />
Cléante<br />
Non.<br />
<br />
Harpagon<br />
Si fait, si fait.<br />
<br />
Elise<br />
Pardonnez-moi.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C'est que je m'entretenois en moi-même de la peine qu'il y a aujourd'hui à trouver de l'argent, et je disois qu'il est bienheureux qui peut avoir dix mille écus chez soi.</p>
<p>
Cléante<br />
Nous feignions à vous aborder, de peur de vous interrompre.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre les choses de travers et vous imaginer que je dise que c'est moi qui ai dix mille écus.<br />
<br />
Cléante<br />
Nous n'entrons point dans vos affaires.<br />
<br />
Harpagon<br />
Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus !<br />
<br />
Cléante<br />
Je ne crois pas...<br />
<br />
Harpagon<br />
Ce seroit une bonne affaire pour moi.<br />
<br />
Elise<br />
Ce sont des choses...<br />
<br />
Harpagon<br />
J'en aurois bon besoin.<br />
<br />
Cléante<br />
Je pense que...</p>
<p>
Harpagon<br />
Cela m'accommoderoit fort.<br />
<br />
Elise<br />
Vous êtes...<br />
<br />
Harpagon<br />
Et je ne me plaindrois pas, comme je fais, que le temps est misérable.<br />
<br />
Cléante<br />
Mon Dieu ! mon père, vous n'avez pas lieu de vous plaindre, et l'on sait que vous avez assez de bien.<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment ? j'ai assez de bien ! Ceux qui le disent en ont menti. Il n'y a rien de plus faux ; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là.<br />
<br />
Elise<br />
Ne vous mettez point en colère.<br />
<br />
Harpagon<br />
Cela est étrange, que mes propres enfants me trahissent et deviennent mes ennemis !<br />
<br />
Cléante<br />
Est-ce être votre ennemi, que de dire que vous avez du bien !</p>
<p>
Harpagon<br />
Oui : de pareils discours et les dépenses que vous faites seront cause qu'un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.<br />
<br />
Cléante<br />
Quelle grande dépense est-ce que je fais ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Quelle ? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville ? Je querellois hier votre soeur ; mais c'est encore pis. Voilà qui crie vengeance au Ciel ; et à vous prendre depuis les pieds jusqu'à la tête, il y auroit là de quoi faire une bonne constitution. Je vous l'ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort : vous donnez furieusement dans le marquis ; et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.<br />
<br />
Cléante<br />
Hé ! comment vous dérober ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Que sais-je ? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez ?<br />
<br />
Cléante<br />
Moi, mon père ? C'est que je joue ; et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l'argent que je gagne.</p>
<p>
Harpagon<br />
C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à l'honnête intérêt l'argent que vous gagnez afin de le trouver un jour. Je voudrois bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête, et si une demi-douzaine d'aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses ? Il est bien nécessaire d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien. Je vais gager qu'en perruques et rubans, il y a du moins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze.<br />
<br />
Cléante<br />
Vous avez raison.<br />
<br />
Harpagon<br />
Laissons cela, et parlons d'autre affaire. Euh ? Je crois qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma bourse. Que veulent dire ces gestes-là ?<br />
<br />
Elise<br />
Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier ; et nous avons tous deux quelque chose à vous dire.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et moi, j'ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.</p>
<p>
Cléante<br />
C'est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir.<br />
<br />
Elise<br />
Ah ! mon père !<br />
<br />
Harpagon<br />
Pourquoi ce cri ? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait peur ?<br />
<br />
Cléante<br />
Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous pouvez l'entendre ; et nous craignons que nos sentiments ne soient pas d'accord avec votre choix.<br />
<br />
Harpagon<br />
Un peu de patience. Ne vous alarmez point. Je sais ce qu'il faut à tous deux ; et vous n'aurez ni l'un ni l'autre aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire. Et pour commencer par un bout : avez-vous vu, dites-moi, une jeune personne appelée Mariane, qui ne loge pas loin d'ici ?<br />
<br />
Cléante<br />
Oui, mon père.</p>
<p>
Harpagon<br />
Et vous ?<br />
<br />
Elise<br />
J'en ai ouï parler.<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille ?<br />
<br />
Cléante<br />
Une fort charmante personne.<br />
<br />
Harpagon<br />
Sa physionomie ?<br />
<br />
Cléante<br />
Toute honnête, et pleine d'esprit.<br />
<br />
Harpagon<br />
Son air et sa manière ?<br />
<br />
Cléante<br />
Admirables, sans doute.<br />
<br />
Harpagon<br />
Ne croyez-vous pas qu'une fille comme cela mériteroit assez que l'on songeât à elle ?</p>
<p>
Cléante<br />
Oui, mon père.<br />
<br />
Harpagon<br />
Que ce seroit un parti souhaitable ?<br />
<br />
Cléante<br />
Très-souhaitable.<br />
<br />
Harpagon<br />
Qu'elle a toute la mine de faire un bon ménage ?<br />
<br />
Cléante<br />
Sans doute.<br />
<br />
Harpagon<br />
Et qu'un mari auroit satisfaction avec elle ?<br />
<br />
Cléante<br />
Assurément.<br />
<br />
Harpagon<br />
Il y a une petite difficulté : c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas avec elle tout le bien qu'on pourroit prétendre.<br />
<br />
Cléante<br />
Ah ! mon père, le bien n'est pas considérable, lorsqu'il est question d'épouser une honnête personne.</p>
<p>
Harpagon<br />
Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu'il y a à dire, c'est que si l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on souhaite, on peut tâcher de regagner cela sur autre chose.<br />
<br />
Cléante<br />
Cela s'entend.<br />
<br />
Harpagon<br />
Enfin je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments ; car son maintien honnête et sa douceur m'ont gagné l'âme, et je suis résolu de l'épouser, pourvu que j'y trouve quelque bien.<br />
<br />
Cléante<br />
Euh ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment ?<br />
<br />
Cléante<br />
Vous êtes résolu, dites-vous... ?<br />
<br />
Harpagon<br />
D'épouser Mariane.<br />
<br />
Cléante<br />
Qui, vous ? vous ?</p>
<p>
Harpagon<br />
Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela ?<br />
<br />
Cléante<br />
Il m'a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d'ici.<br />
<br />
Harpagon<br />
Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d'eau claire. Voilà de mes damoiseaux flouets, qui n'ont non plus de vigueur que des poules. C'est là, ma fille, ce que j'ai résolu pour moi. Quant à ton frère, je lui destine une certaine veuve dont ce matin on m'est venu parler ; et pour toi, je te donne au seigneur Anselme.<br />
<br />
Elise<br />
Au seigneur Anselme ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui, un homme mûr, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens.<br />
<br />
Elise.<br />
Elle fait une révérence. Je ne veux point me marier, mon père, s'il vous plaît.<br />
<br />
Harpagon.<br />
Il contrefait la révérence. Et moi, ma petite fille ma mie, je veux que vous vous mariiez, s'il vous plaît.</p>
<p>
Elise<br />
Je vous demande pardon, mon père.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je vous demande pardon, ma fille.<br />
<br />
Elise<br />
Je suis très-humble servante au seigneur Anselme ; mais avec votre permission, je ne l'épouserai point.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je suis votre très-humble valet ; mais, avec votre permission, vous l'épouserez dès ce soir.<br />
<br />
Elise<br />
Dès ce soir ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Dès ce soir.<br />
<br />
Elise<br />
Cela ne sera pas, mon père.<br />
<br />
Harpagon<br />
Cela sera, ma fille.<br />
<br />
Elise<br />
Non.</p>
<p>
Harpagon<br />
Si.<br />
<br />
Elise<br />
Non, vous dis-je.<br />
<br />
Harpagon<br />
Si, vous dis-je.<br />
<br />
Elise<br />
C'est une chose où vous ne me réduirez point.<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est une chose où je te réduirai.<br />
<br />
Elise<br />
Je me tuerai plutôt que d'épouser un tel mari.<br />
<br />
Harpagon<br />
Tu ne te tueras point, et tu l'épouseras. Mais voyez quelle audace ! A-t-on jamais vu une fille parler de la sorte à son père ?<br />
<br />
Elise<br />
Mais a-t-on jamais vu un père marier sa fille de la sorte ?<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est un parti où il n'y a rien à redire ; et je gage que tout le monde approuvera mon choix.</p>
<p>
Elise<br />
Et moi, je gage qu'il ne sauroit être approuvé d'aucune personne raisonnable.<br />
<br />
Harpagon<br />
Voilà Valère : veux-tu qu'entre nous deux nous le fassions juge de cette affaire ?<br />
<br />
Elise<br />
J'y consens.<br />
<br />
Harpagon<br />
Te rendras-tu à son jugement ?<br />
<br />
Elise<br />
Oui, j'en passerai par ce qu'il dira.<br />
<br />
Harpagon<br />
Voilà qui est fait.</p>
<h5>
Scène V</h5>
<p>
<em>Valère, Harpagon, Elise</em></p>
<p>
<br />
Harpagon<br />
Ici, Valère. Nous t'avons élu pour nous dire qui a raison, de ma fille ou de moi.<br />
<br />
Valère<br />
C'est vous, Monsieur, sans contredit.<br />
<br />
Harpagon<br />
Sais-tu bien de quoi nous parlons ?<br />
<br />
Valère<br />
Non, mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison.<br />
<br />
Harpagon<br />
Je veux ce soir lui donner pour époux un homme aussi riche que sage ; et la coquine me dit au nez qu'elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela ?<br />
<br />
Valère<br />
Ce que j'en dis ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui.</p>
<p>
Valère<br />
Eh, eh.<br />
<br />
Harpagon<br />
Quoi ?<br />
<br />
Valère<br />
Je dis que dans le fond je suis de votre sentiment ; et vous ne pouvez pas que vous n'ayez raison. Mais aussi n'a-t-elle pas tort tout à fait, et...<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment ? le seigneur Anselme est un parti considérable, c'est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage, et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit-elle mieux rencontrer ?<br />
<br />
Valère<br />
Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c'est un peu précipiter les choses, et qu'il faudroit au moins quelque temps pour voir si son inclination pourra s'accommoder avec...<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouverois pas, et il s'engage à la prendre sans dot.</p>
<p>
Valère<br />
Sans dot ?<br />
<br />
Harpagon<br />
Oui.<br />
<br />
Valère<br />
Ah ! je ne dis plus rien. Voyez-vous ? voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.<br />
<br />
Harpagon<br />
C'est pour moi une épargne considérable.<br />
<br />
Valère<br />
Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu'on ne peut croire ; qu'il y va d'être heureux ou malheureux toute sa vie ; et qu'un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions.<br />
<br />
Harpagon<br />
Sans dot.<br />
<br />
Valère<br />
Vous avez raison : voilà qui décide tout, cela s'entend. Il y a des gens qui pourroient vous dire qu'en de telles occasions l'inclination d'une fille est une chose sans doute où l'on doit avoir de l'égard ; et que cette grande inégalité d'âge, d'humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents très-fâcheux.</p>
<p>
Harpagon<br />
Sans dot.<br />
<br />
Valère<br />
Ah ! il n'y a pas de réplique à cela : on le sait bien ; qui diantre peut aller là contre ? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantité de pères qui aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourroient donner ; qui ne les voudroient point sacrifier à l'intérêt, et chercheroient plus que toute autre chose à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie, et que...<br />
<br />
Harpagon<br />
Sans dot.<br />
<br />
Valère<br />
Il est vrai : cela ferme la bouche à tout, sans dot. Le moyen de résister à une raison comme celle-là ?<br />
<br />
Harpagon. Il regarde vers le jardin.<br />
Ouais ! il me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est-ce point qu'on en voudroit à mon argent ? Ne bougez, je reviens tout à l'heure.<br />
<br />
Elise<br />
Vous moquez-vous, Valère, de lui parler comme vous faites ?</p>
<p>
Valère<br />
C'est pour ne point l'aigrir, et pour en venir mieux à bout. Heurter de front ses sentiments est le moyen de tout gâter ; et il y a de certains esprits qu'il ne faut prendre qu'en biaisant, des tempéraments ennemis de toute résistance, des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison, et qu'on ne mène qu'en tournant où l'on veut les conduire. Faites semblant de consentir à ce qu'il veut, vous en viendrez mieux à vos fins, et...<br />
<br />
Elise<br />
Mais ce mariage, Valère ?<br />
<br />
Valère<br />
On cherchera des biais pour le rompre.<br />
<br />
Elise<br />
Mais quelle invention trouver, s'il se doit conclure ce soir ?<br />
<br />
Valère<br />
Il faut demander un délai, et feindre quelque maladie.<br />
<br />
Elise<br />
Mais on découvrira la feinte, si l'on appelle des médecins.<br />
<br />
Valère<br />
Vous moquez-vous ? Y connoissent-ils quelque chose ? Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel mal il vous plaira, ils vous trouveront des raisons pour vous dire d'où cela vient.</p>
<p>
Harpagon<br />
Ce n'est rien, Dieu merci.<br />
<br />
Valère<br />
Enfin notre dernier recours, c'est que la fuite nous peut mettre à couvert de tout ; et si votre amour, belle Elise, est capable d'une fermeté... (Il aperçoit Harpagon.) Oui, il faut qu'une fille obéisse à son père. Il ne faut point qu'elle regarde comme un mari est fait, et lorsque la grande raison de sans dot s'y rencontre, elle doit être prête à prendre tout ce qu'on lui donne.<br />
<br />
Harpagon<br />
Bon. Voilà bien parlé, cela.<br />
<br />
Valère<br />
Monsieur, je vous demande pardon si je m'emporte un peu et prends la hardiesse de lui parler comme je fais.<br />
<br />
Harpagon<br />
Comment ? j'en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir absolu. Oui, tu as beau fuir. Je lui donne l'autorité que le Ciel me donne sur toi, et j'entends que tu fasses tout ce qu'il te dira.<br />
<br />
Valère<br />
Après cela, résistez à mes remontrances. Monsieur, je vais la suivre, pour lui continuer les leçons que je lui faisois.</p>
<p>
Harpagon<br />
Oui, tu m'obligeras. Certes...<br />
<br />
Valère<br />
Il est bon de lui tenir un peu la bride haute.<br />
<br />
Harpagon<br />
Cela est vrai. Il faut...<br />
<br />
Valère<br />
Ne vous mettez pas en peine. Je crois que j'en viendrai à bout.<br />
<br />
Harpagon<br />
Fais, fais. Je m'en vais faire un petit tour en ville, et reviens tout à l'heure.<br />
<br />
Valère<br />
Oui, l'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâces au Ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là dedans, et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.<br />
<br />
Harpagon<br />
Ah ! le brave garçon ! Voilà parlé comme un oracle. Heureux qui peut avoir un domestique de la sorte !</p>
</div>

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<tbody>
<tr>
<td style="text-align: center;">
<a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">< Introduction</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="789-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Sommaire.cahier">Sommaire</a>, <a href="783-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Introduction.cahier">Introduction</a>, <a href="784-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-1.cahier">1</a>, <a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">2</a>, <a href="786-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-3.cahier">3</a>, <a href="787-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-4.cahier">4</a>, <a href="788-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-5.cahier">5</a></td>
<td style="text-align: center;">
<a href="785-Texte-integral---L-Avare-de-Moliere---Acte-2.cahier">Acte 2 ></a></td>
</tr>
</tbody>
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